Vie des Mots

Petites réflexions sur notre langue, par Lucole

14 novembre 2009

Maximum, concerto et panini


      Les observations que voici portent sur des subtilités telles qu'on les aime dans les déjeuners de famille ou d'amis. Elles permettent de mettre de l'ambiance à partir de dix fois rien.

      Lorsqu'un aéroplane cesse de monter et se prépare à descendre, son altitude passe par un maximum. Convient-il de dire que son altitude est alors maximum ? Autrement dit, le même mot est-il à la fois nom et adjectif, chose qui arrive à d'autres (blanc, le blanc) ? Sans que l'usage en soit tout à fait fixé, la tendance est maintenant à employer maximal comme adjectif. Et de même, bien sûr, avec minimum / minimal, ainsi qu'avec extrémum / extrémal.
      Quel est le bon pluriel pour maximum et pour ses congénères ? Des maximums, selon l'usage français le mieux établi, ou des maxima, sous prétexte de fidélité au latin ? Le problème est le même que pour concerto : des concertos, ou des concerti ?
      Dans le cas d'extrémum on pourrait dire qu'il faut choisir entre extremum / extrema d'une part, extrémum / extrémums / extrémal d'autre part. Francisons sans baraguigner, ou bien latinisons pour de bon. Le problème est le même que pour pour scénario : un scénario / des scénarios, ou bien un scenario / des scenarii. Respecter l'origine, ici latine ou italienne, relève d'une louable intention à l'égard de la langue-mère et de la langue-sœur, mais, puisque l'on s'y retrouve coincé, mieux vaut franciser.
      C'est en d'autres occasions qu'il serait séant de faire preuve de plus de respect. La langue française a créé le panini, et il n'y a pas de quoi s'en vanter ; rappelons, pour qui ne connaîtrait pas les terminaisons de l'italien, que panini est le pluriel de panino (petit pain, pain fourré, sandwich).

      Bonnes agapes.

 

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12 juillet 2009

Alinéa


      Dans un texte qui entend être aisé à lire, chaque paragraphe doit être bien visible. On doit les percevoir sans même les chercher des yeux. Il y a plusieurs manières de marquer un changement de paragraphe : aller à la ligne en est la principe ; mais cela ne suffit pas. Au cours des siècles, on a donc pratiqué divers compléments : commencer le nouveau paragraphe par une lettrine bien visible, ou bien laisser une ligne blanche entre les deux, ou encore commencer le second par un alinéa.
      Cette dernière solution est aussi efficace que simple. À proprement parler, « alinéa » évoque le seul fait d'aller à la ligne. En pratique, le mot désigne le petit retrait que l'on ménage au début de la première ligne du nouveau paragraphe. C'est lui qui fait tout pour rendre visible le début d'un nouveau paragraphe.
      Aller à la ligne demande ce minimum d'élégance.

 

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22 mai 2009

Logie


       La géographie est description de la Terre, physiquement autant qu'humainement. La géologie est science de la Terre et plus spécialement de sa constitution physico-chimique. La première est science, elle aussi, mais plutôt du particulier ; on doit pouvoir avancer sans trop se tromper que la seconde est un peu plus science du général. À tout le moins, le suffixe « logie » marque que cette manière d'étudier la planète entend tenir son rang dans le gratin des sciences. L'astrologie n'a plus cette prétention en tant qu'étude des astres : il a fallu se rabattre sur « astronomie » pour nommer la vraie science.
       Au XXe siècle est apparu « technologie ». Conformément à l'étymologie, cette étude est avant tout celle des techniques et des métiers. Dans les faits il en va autrement : en toute circonstance où l'on juge habile de faire valoir une technique, rien de tel que d'en parler comme d'une technologie. Finies les biotechniques, place aux biotechnologies. Il est vrai que le progrès de bien des techniques repose désormais sur des études et sur un savoir pointus, en bonne part scientifiques.
       Une autre déviation, elle sans excuse aucune, est celle de « méthodologie ». La méthode, c'est la manière réglée et consciente de cheminer, dans l'ordre intellectuel tout particulièrement, la plus illustre étant la méthode scientifique. La méthodologie est donc, en principe, l'étude des méthodes, par exemple pour les comparer. Or la pédagogie, la conduite des entreprises et moult autres activités regorgent depuis peu de méthodologies, qui ne sont jamais que des méthodes. Aux besogneux la méthode, aux experts la méthodologie !
       L'appel au suffixe « logie » pour se pousser du col n'a d'ailleurs pas attendu le siècle dernier. L'emploi de « terminologie », afin d'éviter le trop commun « vocabulaire », a déjà quelques siècles ; même « lexique » n'est pas à la hauteur dans la tâche. Ainsi va l'humain.

 

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25 avril 2009

Bouffodrome


       Lorsque le fast-food états-unien débarqua et nous libéra de notre lenteur, les commissions de terminologie produisirent la traduction que l'on pouvait attendre d'elles, une traduction qui leur ressemble, bien basse de plafond. Puisque « fast » et « food » signifient rapide et nourriture, allons-y pour « restauration rapide »...
    Or on ne peut pas dire que l'expression évoque merveilleusement l'industrialisation et la dynamisation de l'acte de se nourrir. Rien à voir avec fast-food, qui est l'image même de la pratique Amérique entraînant le monde vers une globalité joyeuse. Et quelle balourdise quand il s'agit de développer une famille de mots ! Irai-je me restaurer rapidement ? Dînerons-nous dans un restaurant rapide ? Êtes-vous amateur de restauration rapide ?
     Les partisans de « bouffodrome » sont peut être des drôlins et leur proposition ne risque pas de faire tache d'huile dans nos textes législatifs. Mais au moins dispose-t-on là de bouffodromie, bouffodromique, bouffodromal, bouffodromisant, bouffodromer, bouffodromeux, bouffodromaire,  bouffodrophile, bouffodromise, bouffodroméraste e tutti quanti.

 

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13 avril 2009

Collapse


      En anglais le nom et le verbe « collapse » expriment l'idée d'effondrement. L'origine en est le latin « collapsus », qui a ce sens, marqué par l'idée d'affaissement. Et en tant qu'anglicisme, disent certains de nos dictionnaires, « collapse » désigne une mauvaise tournure que peut prendre le séchage du bois. La Faculté préfère « collapsus » pour nommer un type d'effondrement physiologique. Il n'est pas mauvais, en effet, que la langue médicale conserve des formes latines, qui sont autant de preuves d'un savoir rassurant.
      Ces emplois ont quelque chose d'étrangement timide car, même si le français dispose déjà du mot « effondrement », le langage le plus courant peut avoir besoin de doubler ce dernier par un mot qui exprime une variété ou une nuance, que l'on réserve le nouveau à ce qui se produit à l'intérieur, comme dans le cas du bois et de l'organisme, ou qu'il serve à distinguer les effondrements spontanés de ceux que l'homme provoque, ou pour toute autre raison. Le cas échéant, le latin « collapsus » fournirait « collapse », aussi naturellement que « templum » a donné « temple ».
      Messieurs les Anglais ayant procédé les premiers à cette adaptation, nous leurs reconnaîtrions de bonne grâce l'antériorité. L'emploi de « collapse » dans notre langue, malgré sa véritable origine, pourrait ainsi continuer de passer pour un anglicisme. Il est le bienvenu comme tel puisqu'il rejoint tous ceux qui enrichissent le français dans le respect de ses sonorités, comme l'ont fait « paquebot » et « addiction ». Comme ce dernier, « collapse » entrerait, plus précisément, dans la catégorie des faux anglicismes, laquelle voisine la catégorie latine des faux imparisyllabiques au catalogue des ruses de la grammaire.
      En dépit des protestations à attendre de la part des étymologues, le nom « collapse » s'accompagnerait bien sûr du verbe « collapser » : « telle banque a collapsé » a quelque chose de plus propre que « la banque s'est effondrée », qui évoque un peu trop poussières insanes et gravats vulgaires.

 

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02 avril 2009

L'apostrophe


      L'apostrophe, jolie virgule volante, a pour fonction principale et première de marquer l'élision : « l'élision », justement, pour éviter le déplaisant hiatus de « la élision » ; ou bien, comme avec « manif' », pour faire bref. Les règles de son emploi connaissent des exceptions bien établies : « l'un, l'une » se disent et s'écrivent « le un » lorsque l'on parle du nombre et « la une » pour les journaux. Il s'observe aussi d'étrange hésitations collectives : on dit assez systématiquement « la onzième heure », mais sans bonne raison en vérité. La preuve en est que c'est « près d'onze heures » qu'on a des chances de rencontrer Edmond Teste près de la Madeleine.
      À côté des négligences courantes telles que « manif », on subit de véritables privations d'apostrophe, aux justifications bien discutables. Sur les affiches se lisent des tournures telles que « un film de Éric Untel ». L'absence d'élision est normale en cas de passage à la ligne : un film de / Éric Untel. On peut aussi concevoir une intention de marquer une césure, de faire valoir le nom en le dégageant par une suspension : écrire « un film de Éric Untel » correspond presque à l'élocution « un film de... Éric Untel ». Mais ne faut-il pas craindre qu'autre chose ne soit en train de s'insinuer là, sous prétexte d'on ne sait quel respect des noms propres ? Va-t-on en venir à écrire « les Propos de Alain », « le théorème de Alembert » ? D'une manière incontestable en tout cas, on observe l'expansion d'une grossière erreur : des graphies telles que « va-t'il » se mettent à pulluler. Plus courante est d'ailleurs la variante « va t'il », qui laisse soupçonner une confusion avec « va t'en ». On savait que je est un autre et voilà que tu n'est plus celui que l'on croyait !
      L'apostrophe peut être négligée sans inconvénient dans les abréviations les plus familières : dans un mail ou sur un blog, un prof ne dérogerait pas pour avoir écrit « manif ». Dans certains cas elle est pourtant bien nécessaire : si on l'omet pour « un néocons', des néocons' », le lecteur risque d'oublier de prononcer le « s », surtout au pluriel. Or « des néocons » a des allures d'injure : on a l'air de dire « des néoc... ». Plus que nécessaire enfin, l'apostrophe est absolument indispensable, pour les raisons que l'on sait, en tête de « 'Pataphysique ». Et, les choses étant ce qu'elles sont, quels mots reste-il pour qualifier celle de « 'Pataphynance » ?


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08 mars 2009

Intelligence


      Intelligence n'est pas de ces mots qui laissent indifférent. Son apparition peut éveiller l'intérêt et la curiosité, parfois déclencher la fascination, ou au contraire susciter la méfiance, voire les sarcasmes. Mais trêve de littérature. Que noter à son propos ?
      On sait que, dans notre langue, il désigne quelque chose d'à peu près impossible à définir de façon satisfaisante. Remonter à la source latine n'apporte qu'un éclairage partiel : inter-ligere, établir des liens entre (les choses, les faits , les idées) ; or l'intelligence, au sens le plus habituel du terme, ne se limite pas à cela.
      D'autres nations sont allées, à ce que l'on dit, jusqu'à monter un Service de l'Intelligence. Comment de vrais gentlemen auraient-ils pu se relâcher au point de faire valoir leur intelligence avec autant d'outrecuidance ? En réalité, le choix de se mot est un habile piège à grenouilles, une perfidie de plus penseront même certains. Que dans ce cas le mot désigne le Renseignement, et non la puissance cérébrale de l'individu, est moins surprenant lorsqu'on songe qu'il se dit parfois « avoir l'intelligence des choses ». Et le Renseignement, après tout, à cela pour finalité. En prenant les mots par ce biais, on supporte un petit peu mieux de savoir qu'il se développe en nos contrées une intelligence économique ; d'autant que par les temps qui courent, ça pourrait servir.


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27 février 2009

Les noms étrangers


      La francisation des noms étrangers allait de soi au temps de la splendeur des Rois Très Chrétiens : les formes Turin, Titien et même Jean Képler en sont des témoignages. Avec la bizarre prononciation anglaise, on ne se donnait pas de gants : Buckingam était Bouquincan.
      Les choses ayant changé, on respecte mieux les prénoms : Dennis, Javier et Tony deviennent rarement Denis, Xavier et Tonio. On met d'ailleurs son point d'honneur à montrer que l'on sait prononcer toutes les langues, et pas seulement celle de Shakespeare reconvertie en langue de Wall Street. Sur nos radios cultivées, on se pique de gutturaliser juste : Bach, Hamas, Charm-el-Cheikh. Ce sont là autant de marques de politesse à l'égard des étrangers, bienvenues à ce titre.


 

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16 février 2009

Athéna aux yeux pers


      On parle d'Athéna aux yeux pers, mais jamais de Minerve aux yeux pers. Comment sait-on, d'abord, qu'Athéna a les yeux pers ? Pers, c'est-à-dire d'un bleu sombre et tirant vers le vert, à ce que l'on dit. Les dictionnaires nous apprennent que ce mot vient de « persan ». Il qualifierait un certain bleu, comme il y a aussi un bleu de Prusse. Pourquoi Athéna n'aurait-elle donc pas les yeux prus ? Et surtout, que viennent faire les Persans à propos des yeux d'une déesse née bien avant leur première chabanou ?
      Les érudits nous aident. Athéna est dite glaucopide dans les textes grecs. De glaucos et d'ops. La seconde racine désigne les yeux en tant que regardant ; mais que signifie la première ? C'est là que quelque chose se noue. Glaucon est un des mots qui désignent la mer, à côté de thalassa. Le propre de glaucon est de l'évoquer dans son aspect coloré. Comme la changeante mer, le mot a pris deux sens différents : il peut vouloir dire brillant, mais également bleu-vert sombre. Ce deuxième sens est passé dans notre adjectif « glauque » qui évoque bien le côté sombre, un peu inquiétant de la mer. En grec, ce n'est que l'un de ses sens.
      Plongens-nous dans la mer des mots grecs. On y trouve aussi le nom glaux, qui désigne, étrangement, l'oiseau d'Athéna : la chouette. L'explication, en fait, part de là. Athéna est dite par Homère « aux yeux de chouette » parce que cet animal, voyant la nuit, perce les ténèbre de son regard. Or l'esprit d'Athéna en perce des ténèbres. C'est donc très compréhensiblement qu'elle fut qualifiée de glaucopide, de clairvoyante. L'adjectif utilisé, glaucos, faisait allusion aux yeux de l'animal parce qu'il leur était attribué d'être brillants, comme la mer sous le soleil, et que cette brillance était censée expliquer leur vertu nocturne. Héra, semblablement, est dite aux yeux de génisse, par allusion à leur douceur.
      Il faut croire que quelque traduction fit basculer de brillant à bleu-vert le sens attribué au glaucos présent dans « glaucopide ». Athéna devint ainsi une déesse aux yeux bleus. Mais pas n'importe quel bleu : un de ceux qui devaient être à la mode à l'époque de la traduction : un bleu de Perse, disait-on sans doute. Le mal était fait ; on n'y vit plus clair du tout. Le traducteur, faut-il croire, était bien puissant pour influencer toute l'Europe et tous ses humanistes. La bonne déesse n'aurait-elle pas eu des ennemis bien en place ? Sa clairvoyance ne faisait-elle pas de l'ombre à quelque autre dieu ?
      Minerve, de son côté, ne pouvait être glaucopide parce que ce jeu de mot est intraduisible en latin. Voilà pourquoi elle n'a pas les yeux pers.


 

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06 février 2009

Biscotte et triscotte

 
      Les jeunes générations seront peut-être surprises d'apprendre que le biscuit n'est pas, dans son principe, un petit gâteau sec plus ou moins sucré, ou du moins pas tout à fait. À voir les rayonnages des magasins, il y aurait les biscuits, sucrés par nature, et les biscuits salés, exceptions destinées sans doute à confirmer la règle. Mais l'essentiel n'est pas là.
      Le biscuit, dans son principe, est ce qui a subi deux cuissons : bis-cuit. C'est le cas des produits qui viennent d'être évoqués. Pour les marins et les soldats d'antan, le biscuit était la portion de nourriture à conservation assurée ; car telle est la vertu principale de cette recuisson. Et c'est pourquoi « biscuit » désigne également un genre de statuette de salon en porcelaine, très prisé au XVIIIe siècle.
      On connaît d'ailleurs la biscotte, tranche de pain dont il devrait être permis de dire qu'elle a été biscuite. Une firme portée à l'innovation, source de toute richesse moderne paraît-il, avait aussi inventé la triscotte. Il semble qu'il faille parler d'elle au passé car on se plaint sur la Toile de ce qu'elle aurait disparu. Était-elle véritablement tercuite ? Admettons-le et concentrons-nous sur le '' s '' inclus dans le mot. Selon l'étymologie, il n'est pas le bienvenu : on dit triangle et non trisangle. Mais qui aurait aimé manger de la tricotte ou de la tercotte, hormis quelques latinistes fanatiques ? En se modelant sur « biscotte », l'astucieux « triscotte », imposait l'idée que la triscotte, c'était de la biscotte en mieux.
      Dans la course à l'innovation et à la conquête des marchés, pourquoi d'ailleurs s'arrêter à trois ? Ne prônons pas la poursuite fastidieuse de l'escalade (quadriscotte, etc.) ; évitons aussi l'ennuyeuse platitude de « pluriscotte ». Inspirons-nous plutôt de l'heureuse mode qui, ces dernières années, a sorti « perdurer » du fin fond des dictionnaires. Au-delà du biscuit, le percuit ! À quand la perscotte, biscotte en mieux encore ?


 

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31 janvier 2009

Kilogone et Irak


       Qui se plonge dans les Méditations métaphysiques sait que, au début de la sixième, Descartes évoque l'idée du pentagone, c'est-à-dire d'un polygone ayant cinq côtés et donc cinq sommets. Afin de bien montrer qu'imaginer est une chose et que concevoir en est une autre, il confronte cette idée à celle du chiliogone, c'est-à-dire d'un polygone à mille côtés.
      Plutôt que « chiliogone », il arrive que les éditeurs choisissent d'écrire « chilogone », sans doute pour se rapprocher de « kilogone », graphie qui nous paraît plus normale. Or l'origine est bien le mot grec « chilioi », mille. Le ch y est dur : il se prononce k, comme dans « charisme », « chiromancie » et « chiral » ; « chirurgien » et « chimie » n'étant que de regrettable déviances.
       L'écriture « chiliogone » est donc la plus conforme à l'étymologie et « chilogone » sent l'hésitation. Une modernisation en « kilogone » relèverait, quant à elle, du plus parfait laisser-aller, ou alors d'un esprit révolutionnaire achevé. Les inventeurs du système métrique, dans leur volonté de décimaliser toutes les mesures, choisirent manifestement une graphie compréhensible par tous. Ils utilisèrent '' k '' pour traduire le '' ch '' dur, le bon vieux chi. Au moins eussent-ils dû écrire « kilio ». Le préfixe « kilo » se trouve ainsi être infidèle au grec, et par le '' i '' manquant avant le '' o '', et par l'intrusion du '' k ''.
       En sens inverse, on voit maintenant le '' k '' de certains noms évincé par un '' q ''. On sait bien que la langue latine et ses dignes filles font toujours suivre un '' q '' par un '' u '' ; un mot comme « cinq » n'étant qu'une apparente exception puisqu'il vient de « quinque ». Or il s'observe que « Irak » est parfois écrit « Iraq », à l'anglaise ; et que « al-Kaïda » est assez systématiquement écrit « al-Qaïda », à la rien du tout, juste pour la touche d'orientalité. Ces substitutions antilatines ne vengent certes en rien le grec de la double infidélité faite à « kilo ».


 

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21 décembre 2008

Apriori


      Les expressions « a priori », « a posteriori », « a fortiori » font toujours bien dans le tableau ; du moins tant qu'un accent grave sur le « a » ne vient pas tout gâcher, car le latin n'en veut point. La première des trois est aussi utilisée comme nom. Il est admis que l'on puisse avoir un a priori, ou des a priori, à l'égard de quelqu'un ou de quelque chose. Dans cet emploi, la soudure serait justifiée, sans même passer par l'étape superflue du trait d'union : pas d'a-priori, mais un apriori, des aprioris.
      Dangereuse révolution ? Subversion insidieuse ? L'expression « a parte », venue de l'italien, a déjà fait cette mue : depuis longtemps on écrit un aparté, des apartés, sans trait d'union et sans accent grave, mais avec accent aigu ; et le « s » est bien accepté de l'Académie.
      Pourquoi donc n'aurait-on pas également des apostérioris à l'égard des gens et des choses ? Même pour « afortiori » on saura bien trouver une utilisation


 

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16 novembre 2008

Voire même


      Les gens cultivés ne confondent pas « voir » avec « voire », et les gens très cultivés se reconnaissent, entre autres, à ce qu'ils évitent « voire même » ; les traités des bons usages nous rappellent, en effet, que c'est un pléonasme. Une fois ceci retenu, et pour ne être pris pour dernier des ploucs, on parsème ses propos, et sourtout ses écrits, d'élégants « voire ».
      Lorsque, non content de passer pour un esprit très cultivé, on cultive un certain mauvais esprit, on en vient à s'interroger sur ce mot, qui se termine par un e dont les érudits nous apprennent qu'il ne l'avait pas en ancien français, et dont on ne sait pas de quel mot courant on pourrait le rapprocher si ce n'est du verbe « voir ». D'éminents étymologues expliquent que « voire » vient du latin « verus », qui a surtout engendré « vrai ». En fait, « voire » fut d'abord utilisé en adverbe, comme synonyme de « vraiment ». Puis, au cours des siècles, ce sens s'est perdu et a été remplacé par celui de « et même ».
      Comme il ne saurait être question de passer pour incultes, évitons donc « voire même ». Mais que serait un monde dans lequel les règles ne connussent point d'exceptions ? Dans les occasions où l'on choisirait de passer pour inculte aux yeux des cultes, quel régal que de dire « voire même » tout en pensant ce « voire » comme signifiant vraiment ! La baguette à l'ancienne se vendant au prix que l'on sait, le « voire » à l'ancienne a lui aussi le sien.


 

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02 novembre 2008

Des accents sur les majuscules


      Certaines personnes pensent que l'on ne met pas d'accent sur les majuscules ; que l'on écrit, et que l'on doit écrire, LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. Or on ne voit pas en quoi les accents, ni les cédilles d'ailleurs, seraient moins nécessaires avec des majuscules qu'avec des minuscules.
      Une des origines de cet état de fait, érigé à tort en obligation, pourrait bien avoir été que l'on hésitait à graver les accents dans la pierre. Non que ce fût impossible, mais plutôt par imitation de la langue-mère : les mentions gravés en latin, langue qui ignore les accents, eurent longtemps valeur de modèles. L'exclusion des accents a ensuite été renforcée par l'usage des machines à écrire, heureusement remplacées maintenant par les texteurs de la micro-informatique. Grâce à eux tout est redevenu possible, et les bonnes maisons d'édition font désormais imprimer les À aussi bien que et les É. Les cartes d'identité françaises s'y sont mises pour les patronymes. Seuls quelques banquiers résistent, ignorant sans doute que le moindre accent peut être aussi vital pour l'âme qu'une lettre tout entière.


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25 octobre 2008

Professeuse et causeuse


      Alors que « sénatrice » et « directrice » invitent hautement « auteur » à donner « autrice », il est des métiers non dépourvus de prestige pour lesquels on hésite à marquer la féminité : on lit et entend « professeure », « chercheure », « procureure ». Rigoureusement rien, pourtant, ne fait empêchement à « professeuse », ni à « procureuse » ; d'ailleurs « chercheuse » n'est pas rare. Il n'échappe à nul regard attentif que l'on n'a pas de pareilles pudeurs avec « mangeuse »,« buveuse », « fumeuse » ou « causeuse » ; ni avec « voleuse ».
      Il est d'autres états pour lesquels il n'est même pas prévu un « e » final. S'il en était besoin – plût aux dieux, etc. – il n'y aurait pas à se priver d' « assassine », ni d' « escroque ».



11 octobre 2008

Déception


      À côté de l'usage ordinaire de « déception », il en est un qui confine au jargon des stratèges et du Renseignement : le mot y est à peu près synonyme de « tromperie ». Dans cet emploi, c'est un anglicisme, mais un faux, et qui, en dépit de cette qualité, et malgré qu'il ait pour lui une certaine logique, est à rejeter.
       Le verbe latin « decipere », auquel nous devons « décevoir » et « déception », signifiait tromper. Son sens s'est affaibli en français, mais l'anglais l'a maintenu dans « to deceive » et « deception ». Stratèges et espions anglophones ne pouvaient pas ne pas les employer d'abondance. Lors de la Seconde Guerre mondiale, certains Français ramenèrent ce sens perdu de « déception». On le trouve, par exemple, sous la plume de Pierre Nord, dans L'Intoxication, livre qui narre les tromperies de très haut vol de la première moitié du XXe siècle.
      Des spécialistes de la chose militaire et de ses à-côtés tiennent à employer « déception » dans le sens anglais, en essayant de faire valoir qu'il ne désignerait pas tout à fait la même chose que ce bon vieux « tromperie ». Et d'exhiber de pesantes définitions. À d'autres ! Le vernis scientifique ne parvient pas à masquer, en l'occurrence, certaine inféodation mentale.
      Si au moins il était vrai que « tromperie » ne suffît pas pour une expression exacte, ce qui ne peut pas être entièrement exclu, alors faudrait-il y aller franchement. « Décevoir » devrait recevoir un sens supplémentaire, voisin de celui de « tromper ». On voit bien qu'un tel retour aux origines latines, malgré toute la logique qu'y trouveraient les passionnés d'étymologie, ne serait pas praticable.


 

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05 octobre 2008

Agente


      Qui osera le premier, ou la première, s'adresser à une policière en tenue (à un policier-femme ? lamentable !) en lui donnant du « Madame l'Agente » ? Il, ou elle, nous racontera.
      Et pourtant médecins et médecines | Reprenons | Et pourtant toubibs et toubibes ont des patients et des patientes. Le patient étant à l'agent ce que la passion est à l'action, à la patiente doit correspondre très analogiquement l'agente.
      Voici une stratégie qui pourrait être appliquée pour pouvoir en venir à dire « Madame l'agente » en toute quiétude. Commençons par d'autres agentes. Il en est dans l'immobilier et dans le matrimonial, qui ne manqueront pas de s'en amuser ; il en est aussi de nombreuses dans la fonction publique et dans les services publics, qui apprécieront sûrement. Imposons partout « agente » jusqu'à ce que les agentes de police, entièrement circonvenues, le demandent d'elles-mêmes.


 

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01 octobre 2008

Idéosyncrasie


      Le mot « idéologie » fut vite détourné de son sens propre et il en souffre. Tentons quelque chose pour le sortir de cet état pitoyable.
      Des philosophes français, vers la fin du XVIIIe siècle, avaient entrepris de pousser l'étude de l'esprit humain et de son fonctionnement. Estimant que l'idée est la forme élémentaire de la pensée, ils avaient fort logiquement appelé leur discipline « idéologie ». Les plus connus de ces Idéologues sont, après leur inspirateur Condillac, Volney et Destutt de Tracy.
      Le mot fut repris en Allemagne et en vint à désigner, notamment avec Karl Marx, les conceptions d'ensemble à travers lesquelles une société ou une classe voit le monde et y oriente son action. Puis le sens s'est affaibli et chargé de quelque opprobe : on aime opposer le pragmatisme du patronat et des gouvernants à l'idéologie des syndicats et des opposants.
      Or étudier les idées était une belle idée, et il n'y a plus de mot pour désigner cela. Le plus approprié étant incontestablement « idéologie », il faut le rendre à son sens premier, quoi qu'on dise. Pour désigner les conceptions collectives, qu'elles soient politiques, économiques, religieuses ou autres, lesquelles ne méritent en rien la terminaison « logie » puisque ce ne sont pas des études, on n'a qu'à se rabattre sur « idéosyncrasie », inspiré de «idiosyncrasie ». Ce mot-ci désigne, pour un individu (idios), l'ensemble (syn) de ce qui entre dans sa constitution (crasie). On pourrait dire que la syncrasie, c'est le rassemblement des éléments constituants, ce que n'est pas la logie.


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12 septembre 2008

Récession


       Les gens simples croient qu'une économie est en récession lorsque le produit intérieur d'un pays, mesure de la richesse qui s'y produit, diminue. Si les statistiques sont trimestrielles, et si le PIB diminue pendant le premier trimestre d'une certaine année, ces naïfs pensent qu'il y a eu récession au premier trimestre; que cela ne préjuge en rien de la suite; et que tant mieux s'il y a progression ensuite.
       Or les media de masse nous serinent, avec une patience méritoire, que la « définition technique » exige deux trimestres consécutifs pour qu'il y ait récession. N'espérons pas apprendre le nom du technicien de génie qui en a décidé ainsi, et cherchons encore moins à savoir si les media de masse s'interrogent sur ce qu'ils psalmodient; occupons-nous sagement de notre jardin.
       Le problème qui se pose à l'amateur de mots est que le PIB d'un pays pourrait diminuer de 2 % au premier trimestre, puis augmenter de 1 % au deuxième, diminuer à nouveau de 2% au troisième, augmenter encore de 1 % au quatrième, et ainsi de suite. Par les vertus de la définition technique, cet heureux pays ne connaîtrait jamais la récession. Mais comment désigner l'évolution de son produit intérieur, que ce soit sur un, deux, trois, quatre trimestres ou plus ? Très simple : il y a croissance négative.
 
 

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15 août 2008

Le premier nombre


       Parlons de ces nombres que l'on dit entiers, en précisant parfois « naturels », c'est-à-dire pas encore encombrés de l'attirail des signes plus et moins. On n'arrive pas à savoir si le premier nombre, historiquement parlant, fut un ou si ce fut deux. Car si un semble plus facile à inventer, « nombre » a dû désigner d'abord la multiplicité, ce qui exclut l'unité. On trouve cela, en tout cas, sous le style d'Euclide, donc tout ce qu'il y a de plus officiellement. Puis un, las de son isolement, fut accepté parmi les nombre. Le mot « nombre » en subit le contre-coup, son sens n'étant plus strictement celui de pluralité. Toujours est-il que un devint premier.
     Les Modernes ont décidé pour leur part que, zéro étant désormais bien admis, ce serait lui le premier, et c'est officiel depuis un siècle. Ce changement peut surprendre, et même déplaire, car zéro est vraiment différent des autres : il ne correspond à rien, il indique une absence. Nous aurait-on refait le coup précédent en pire ? Et cela ne risque-t-il pas de recommencer ? Si – 1 détrônait 0 à son tour, – 2 ne manquerait pas de revendiquer. Autant aller tout de suite au bout et décréter qu'il n'y a plus de premier nombre, que tous sont égaux. Il n'en saurait être question parce qu'on sait d'expérience que certains, de toute façon, s'arrangeraient pour être encore plus égaux.
     Pour calmer nos craintes, d'ailleurs, considérons de petits usages qui nous paraissent naturels et dans lesquels, en regardant bien, on voit zéro dans la position première. Un compte à rebours digne de ce nom va jusqu'à zéro : trois, deux, un... non, pas question que la fusée parte déjà ! Moins moderne maintenant : depuis longtemps les collégiens rencontrent dans leurs problèmes, avec le point P, le point P' et, souvent, leur compère P". Et l'on sait que  « P' » et « P" » se lisent respectivement P prime et P seconde. Si nécessaire, les textes juridiques n'hésitent pas à convoquer ensuite tierce, quarte, quinte et d'autres encore. Comme la prononciation le suggère, P' serait donc le premier, et P" le second. Or c'est P le premier, dans un problème de géométrie qui se respecte. P quoi ? Faut-il dire P zéro, P zéroïque, P zérique ? La question est posée. En attendant une réponse officielle, constatons que cela ne nous dérange guère de voir P' en position seconde, et ce malgré son nom. Ainsi zéro est-il premier en mainte circonstance et un n'est-il alors que le deuxième des nombres entiers soi-disant naturels.

 

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