Digital
L'adjectif digital aimerait bien se faire une honnête place à côté de ses estimables compères informatique et numérique, pas bien loin de télématique, bref parmi les TIC (les Technologies – Sic – de la Communication et de l'Information). Mais l'honnêteté n'est pas son fort car, sur ce chapitre, il ne mérite aucune estime particulière.
Ce digital à l'anglaise fait allusion aux chiffres arabes ou, si l'on préfère, aux dix nombres offerts à la vue du compteur par les doigts de ses deux mains. Ils sont la base de nos calculs usuels, à commencer par l'organisation de tous les nombres (dizaines, centaines, milliers...) et en continuant par le système métrique décimal (mètre, décamètre, hectomètre...). Or cette base dix est justement la moins adaptée qui soit à l'informatique. Celle-ci use, entre autres, de la base seize, qui aux dix chiffres usuels 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 adjoint les six chiffres A, B, C, D, E, F. Pour le fonctionnement matériel des ordinateurs, c'est à la robustesse de la base deux que l'on fait confiance : les chiffres 0 et 1 suffisent à tout (l'intérêt de seize est d'être le résultat de 2222). L'informatique, en tant que technique, mérite sans doute d'être qualifiée de numérique, mais pas de digitale. MM. les Anglais, qui ont tant œuvré à l'invention de l'informatique, devraient y réfléchir.
Les commerçants qui voudraient nous happer avec du « digital » n'osent pas tenter de le faire avec du « binaire », ni même avec du « binal ». Le seul digital qui vaille, chez eux, c'est la manipulation trituratoire par le chaland des merveilles présentées sur leurs rayons. Que ce soit à ce propos ou, plus sérieusement, dans l'évocation de l'usage du clavier, ce n'est toutefois plus à digital en tant qu'anglicisme que l'on a affaire.
Fabulation
Des milieux entichés de communication bruissent d'un concept nouveau, le storytelling ; mot à mot : le racontage d'histoire. On élabore une grande histoire, on la nourrit de preuves subtiles, on la diffuse par mille canaux avec art et avec assez d'insistance pour qu'elle devienne une vérité, et même mieux qu'une vérité : la réalité. Ainsi procèdent, dit-on, quelques grandes entreprises voulant passer pour éthiques. Certains États insuffisamment démocratiques feraient de même pour entraîner leur peuple dans des aventures scabreuses avec enthousiasme.
Laissons le décalque racontage d'histoire aux commissions de terminologie dont les mots inanimés n'ont manifestement pas d'âme. Le français dispose de fabulation et de son compère affabulation. Leurs emplois ont évolué au cours des âges et les dictionnaires ont du mal à s'accorder à leur sujet. De nos jours, les deux traînent une idée d'invention mensongère, le fabulateur pouvant aller jusqu'à croire lui-même à ce qu'il raconte, alors que l'affabulateur n'a pas cette excuse. Fabuler et affabuler ont servi, entre autres, à désigner un aspect du métier d'homme ou de femme de lettres, à savoir le travail d'organisation de la narration, et souvent de la fiction, dans une œuvre littéraire. Ces deux verbes sont donc disponibles pour dire raconter une histoire en y mettant l'idée que cette histoire est très élaborée et qu'elle cherche à tromper en grand. Tant que le rôle du préfixe a(f)- n'aura pas été éclairci par les meilleurs connaisseurs du français, on peut s'en passer. La fabulation, donc, c'est le racontage d'histoire sous sa forme consciente et volontaire, particulièrement élaborée, peut-être même grandiose. L'histoire ainsi racontée n'est ni plus ni moins qu'une fable.
Clôturer
Un bras de fer s'est engagé, depuis quelques années, entre clore et clôturer. Naguère clore était le synonyme de fermer qui marquait un état définitif (clore le bec) ou du moins une situation des plus nettes (trouver porte close). Clôturer servait pour dire installer une clôture : on clôturait un pré.
Désormais clôturer s'emploie pour dire fermer. En bourse, on clôture chaque soir les cotations ; les marchés apprécient sans doute ce style. Par voie de conséquence, il ne faut pas dire que le Palais Brongniard, en tant que temple de la Bourse de Paris, est maintenant fermé, mais qu'il est clôturé. Et donc, si la Modernité est cohérente, il lui faut reformuler le Grand Débat périodique en termes nouveaux : convient-il de rouvrir les maisons clôturées ?
Il est vrai que si clore a pour lui l'élégance, il pâtit des défauts de sa conjugaison : les grammaires ne lui reconnaissent pas de temps du passé, même à l'indicatif ; ni imparfait, ni passé simple ne semblent en usage. Qu'à cela ne tienne ! Certains proposent je closais pour le premier et je closis pour le second. L'effet en est curieux, comme pour toute nouveauté langagière. Après les trois premiers emplois, on se demande ce qu'il y avait là de curieux. Après le dixième, on rit de ceux qui trouvent encore cela curieux.
oin
Le son oin n'existerait-il plus ? Il est des dictionnaires, parmi les plus illustres, dont la table des sons s'obstine à l'ignorer. Pour eux, faut-il croire, point de foin, ni au loin, ni au coin ; point de poing et encore moins de champoing. Ces babouins méritent de se faire maroter avec soin :
Zon dessus l'œil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du sagouin.
Courriél
Courriel est la solution retenue pour reproduire la fabrique de e-mail. La méthode a ses limites, tout e-something ne pouvant pas avoir pour équivalent un quelquechosel. Mais pourquoi s'en priver lorsque c'est praticable ?
La variante courriél est plus juste, puisqu'elle intègre l'accent d'électron. Il est reproché à sa prononciation d'avoir quelque chose de forcé, plus que pour adrél (adresse électronique) ou pour mél (message électronique). Que faire ? Une possibilité est bien sûr de renoncer à l'accent, ici comme en d'autres circonstances. Une autre, tout opposée, est d'admettre une exception de prononciation : écrire courriél et dire courrièl. Ça ferait un pendant à événement, souvent écrit évènement alors que tout le monde prononce événement.
Entre ces extrêmes s'offre la voie de la nouveauté phonique : écrire courriél et prononcer... courriél, non pas au titre de malheureuse exception, mais en tant que nouvelle façon de dire, amorce de l'adaptation d'un petit coin de la langue à l'évolution du Monde. Ne serait-il pas temps que les électrons, ces nouveaux serviteurs, impriment leur marque au français ? Une pression obstinée finira par faire trouver beau ce qui aujourd'hui encore peut paraître étrange. Il fut un temps où roi se prononçait rwé. Puis le Vieux Monde se renouvela. Aujourd'hui, qui prône le retour de rwé ?
Cyber
Chacun de nous a déjà rencontré le préfixe cyber, ne serait-ce que dans cybercafé. Les médiats semblent restreindre son usage courant à un certain domaine désormais, offrant par là matière à réflexion. Ils informent régulièrement sur ce qui se déroule dans le cyberespace, et qui est principalement du registre de la cyberguerre et du cybercrime. Peu de cyberpaix en revanche, ou de cybercommerce ; pour toute particule, le commerce se contente d'un e-. Même le cyberpunk, à ce que l'on dit, n'est plus ce qu'il fut. Que recèle donc ce préfixe pour tant attirer à lui ce qui évoque la puissance ?
Les sens de la racine grecque kuber se retrouvent fidèlement dans les mots de la famille de gouverne : gouvernail, gouvernement. Ce sont très précisément les sens de piloter et de gouverner. Que cyberguerre et quelques autres prennent de l'ascendant n'est donc que fidélité étymologique. Le véritable problème est au contraire de savoir pourquoi cyber intervient dans tant de mots qui n'ont rien à voir avec ces thèmes.
Selon toute apparence, c'est cybernétique, en anglais d'abord, qui a donné le ton. Le terme désignait, non sans justesse, la science des commandes et des régulations automatiques. Peut-être des anglophones trouvèrent-ils bon de l'imposer à tout ce qui était informatique en réseau, faute de disposer des équivalents d'informatique et de télématique. Mêler des cafés à l'affaire n'était pas de si bon goût que ça.
Temps
Les esprits cartésiens s'étonnent sûrement de ce que le français puisse se complaire dans la plus parfaite équivocité à propos de deux choses aussi importantes que le temps et le temps. En fait il est bien rare qu'il en résulte de l'embarras. Nous savons quel sens donner à ce mot par le contexte d'abord, mais aussi par les tournures employées : quel temps avez-vous ? de quel temps disposez-vous ?
Temps, au sens de durée, vient en ligne directe du latin tempus. Temps au sens de l'état du ciel viendrait de tempestas, qui a aussi donné tempête. Il paraît raisonnable de supposer un lien entre ces deux mots latins : le temps qu'il fait est l'état de l'atmosphère à un certain moment du jour ; il a aussi quelque rapport avec la saison, donc avec le moment dans l'année. Est-ce une raison pour que notre langue se laisse aller de la sorte ?
Comment s'appelle l'étude du temps ? Dans un cas c'est la chronologie, parce que chronos est l'équivalent grec de tempus. Dans l'autre c'est la météorologie, en souvenir de l'époque où les météores étaient tous les phénomènes naturels apparaissant dans le ciel : pluie, nuages, arc-en-ciel, etc. Météo n'est qu'une abréviation, une de celles qui font le désespoir des étymologues, à l'instar de vélo et d'euro.
Ces considérations suggérent ce qui aurait pu advenir. Le temps qu'il fait aurait pu s'appeler la météorie, tout comme l'autre aurait pu s'appeler la chronie. Fol qui suggérerait maintenant pareille réforme ; sauf peut-être à laisser...
Touches du clavier
Les claviers de l'informatique comportent, avec les lettres et les chiffres, les signes de ponctuation classiques, que nous avons appris à désigner à l'École : l'apostrophe ' , le trait d'union - , les parenthèses ( ) , la virgule , , le point . , le point-virgule ; , le point d'interrogation ? , le point d'exclamation ! , ainsi que le deux-points : que l'on pourrait peut-être envisager de penser à appeler le point-double. Deux signes d'accentuation sont tout aussi célèbres : le tréma ¨ et l'accent circonflexe ^ .
Qu'en est-il de l'appellation des autres ? Certains sont bien connus et ont un nom bien à eux : le dièse #, l'étoile * , l'esperluette & (perluette aussi est joli), l'arobase @ , les accolades { } , le guillemet dans sa version légère dite anglaise '' (la française étant « ).
D'autres commencent à être connus parce que l'enseignement secondaire en diffuse le nom en même temps que l'usage : la lettre grecque mu µ , qui sert pour des sous-multiples : 1 µm, soit un micromètre, c'est un millionième de mètre ; les crochets [ ] , utilisés en mathématiques dès le Collège ; le tilde ~ , famillier aux hispanisants.
Certains symboles n'ont pas de nom qui leur soit propre. Ils ne sont connus que comme symbole de : du dollar $ , de la livre £ , de l'euro € , du pourcentage % , du paragraphe § . Faute de mieux, on les appelle eux-même le dollar, la livre, l'euro, le pourcentage ; ne pourrait-on au moins envisager paragrapheur pour le dernier ? Dans cette famille peut être rangé le^de la touche du 9. Il ne s'agit pas du tout de l'accent circonflexe, mais du symbole arithmétique de la puissance. Lorsqu'une machine ne peut pas écrire 103 (dix à la puissance 3, c'est-à-dire 10 10 10) avec un exposant 3 haut perché, on se rabat sur 10^3 où tout se tape sur la ligne courante. Ce symbole pourrait se lire puissance, ou exposant ; plus propre encore serait exposeur.
Pour / et \ , certains préfèrent slash et antislash, d'autres barre (oblique) et antibarre ; pour le second, contrebarre aurait quelque chose de plus artistique. Le trait vertical | (touche du 6) devrait-il être la colonne, le bâton, le mât, le piquet, le fléau ? Bâton accompagne bien barre et contrebarre.
Le trait d'union est de plus en plus appelé tiret. Il peut se révéler nécessaire de préciser tiret court, car il en est d'autres. Parmi les caractères spéciaux des traitements de texte on trouve le tiret long — , de son vrai nom tiret cadratin, cher aux Belles-Lettres, ainsi qu'un intermédiaire, le tiret moyen ou semi-cadratin̶. Ce dernier a même longueur que le trait de soulignement _ (sur la touche du 8), lequel ne soulignait qu'aux temps mécanographiques ; désormais il relie lorsqu'un vide fâche l'ordinateur : a_b. Du fait de cette fonction, il pourrait être appelé le lieur ; mais pour rester descriptif, c'est un tiret bas.
Le mystérieux ¤ a été inventé, parait-il, comme symbole de la « monnaie nationale », de n'importe laquelle, chose que même les ordinateurs n'ont pas comprise. Il se raconte que son dessin essaie de suggérer une pièce qui brille. Pour le nommer le choix est donc vaste. Selon l'humeur du moment : la pièce, le mystérieux, l'inutile, le luron, le trouble-marché...
Venons-en enfin aux crochets < > , qu'il n'est évidemment pas possible de désigner ainsi. L'appelation anglaise de brakets s'est imposée en physique atomique : semblables à des parenthèses ou à des accolades, ce sont d'importants symboles pour les opérations de la mécanique quantique. Si les typographes n'ont rien de mieux à proposer, autant prendre le mot tel quel. Les physiciens sont conduits à les utiliser séparement autant qu'ensemble. Plutôt que dire alors braket gauche, ou braket ouvrant, pour < , et braket droit, ou fermant, pour > , ils s'amusent à les appeler respectivement bra et ket. Le principe pourrait être étendu aux crochets : cro [ et chet ] ; aux accolades : acco { et lade } ; voire aux parenthèses : paren { et thèse }.
Millions et milliards
En unités monétaires telles que l'euro ou le dollar étatsunien, les informations d'intérêt général brassent rarement des milliers, quelques fois des millions et souvent des milliards. Pour ce qui est d'abréger ces mots, les médiats paraissent ne pas bien savoir sur quel pied danser. Millier a pu s'écrire m : 1 m£ pour mille livres. Le million est souvent rendu par M : 10 M$ pour dix millions de dollars. Pour les milliards, on trouve Md, Mds, Mrd et jusqu'à Mrds : 100 Mrds € pour cent milliards d'euros. D'autres symboles encore se rencontrent, à quoi se surajoute la difficulté relative à billion et à trillion, mots qui n'ont pas le même sens dans toutes les langues.
On pourrait envisager d'adopter la robuste échelle des sciences. Pour les grands multiples des unités, les milliers, millions, milliards, billions de joules, on dit kilojoules, mégajoules, gigajoules, térajoules. Ce qui est vrai du joule (J), unité de référence pour les quantités d'énergie, vaut aussi pour le gramme (g), le mètre (m) et autres. Les abréviations sont k pour kilo (plutôt que K), M pour méga, G pour giga, T pour téra. L'informatique a familiarisé le public avec les kilooctets jadis (ko), avec les mégaoctets naguère (Mo), avec les gigaoctets désormais (Go) ; et téraoctets d'arriver (To). Les informaticiens, ces champions de la précision, trichent sur les préfixes puisqu'un kilooctet n'est pas constitué de 1000 octets exactement mais de 1024, et de même pour le reste. Au moins ces métaphorettes fournissent-elles l'occasion de s'instruire.
Il y a quelques temps, la presse parlait volontiers kilofrancs (kF). En suivant cet exemple, on pourrait envisager d'adopter pour les monnaies toute l'échelle scientifique des grands multiples : kiloeuro (k€, millier), mégaeuro (M€, million), gigaeuro (G€, milliard), téraeuro (T€, billion). Outre la systématisation des abréviations et le rapprochement avec les sciences de la nature, on appaiserait ainsi, à défaut de l'éteindre, la Discorde du Billion. Il faudrait renoncer peu ou prou aux mots bien enracinés que sont millier, million, et milliard. Cela n'a rien d'impossible : les Britanniques ont su abandonner leur milliard au profit du billion étatsunien. Et l'on voit par ailleurs le système métrique décimal, destiné à tous les temps et à tous les peuples, achever de conquérir les peuples les plus réfractaires, en y mettant certes le temps qu'il faut.
En attendant qu'il se dise dans toutes les langues un gigadollar pour un milliard de dollars, aussi familièrement que nous disons un kilo(gramme) pour un millier de grammes, nous pourrions tenter d'uniformiser les abréviations financières dans la langue que nous entendons animer. Millier, million et milliard posent d'abord le problème de l'initiale. Pour millier, m convient : 100 mF pour cent mille francs (suisses). Million pourrait se contenter de M, comme il le fait souvent, se rapprochant ainsi de méga : 10 M€ pour dix millions d'euros. Pour milliard, autant le d final est le bienvenu, autant un r central est superflu. Ce système m / M / Md est cependant un peu plus théorique que pratique. D'abord parce que l'on n'a pas vraiment besoin d'abréger millier ; personne n'hésite à écrire 100 000 francs (ou 100.000 ou 100'000). De sorte que seuls million et milliard appellent un peu de systématicité. Or le système M / Md a ce défaut que le lecteur peut avoir un doute devant un M seul. Le journaliste n'aurait-il pas voulu dire milliard ? Un article de presse n'étant pas un article scientifique, une légère redondance affermirait l'information. Mieux vaudrait le système Mn / Md, dont la symétrie provoque une opposition est franche et nette : 10 Mn$, 100 Md€.
Reste à savoir s'il vaut mieux accoller le symbole de l'unité : Mn€, comme on écrit MJ pour mégajoule ; ou s'il vaut mieux espacer : Mn €. Seul l'usage peut dire lequel rend la lecture plus fluide. Rejetons par contre l'aberrante invention du s final (Mds). Jamais le pluriel ne se marque ainsi : on écrit 3 m, 5 g, 10 J.
Mn et Md, voilà donc les deux pieds sur lesquels danser sans perdre l'équilibre. Billion et billiard sont prêts pour le quadrille : Bn / Bd. Et peut-être Tn et Td attendent-ils que vienne leur tour.
Contrôler (derechef)
En tant qu'anglicisme appauvrissant, et pernicieux surtout, « contrôler » peut facilement être remplacé par une tournure idoine. Il suffit de faire appel à : maîtriser, commander, tenir, dominer, régner, réguler, influer ; ou même à : avoir prise, avoir bien en main, etc. Cela demande, certes, un petit peu de peine. Mais ne faut-il s'en donner un peu pour être un bon francophone, et un plus pour être un honnête francographe ?
Dans cette optique « dominer » mérite une réévaluation. Négligeons son sens physique de position plus haute ; ce n'est qu'un dérivé, tout comme celui de supériorité dans le cadre d'une compétition. La signification d'origine est : être le maître, tel un paterfamilias à l'antique, maître de sa maisonnée (domus, dominari). On ne dit guère, il est vrai, qu'un potentat domine un État. Néanmoins ce sens premier persiste bien visiblement dans « domination » et dans « dominateur », ce qui invite à se servir sans vergogne de « dominer » pour dire être maître : de soi, de ses passions, d'un groupe, d'un pays.
Il est un cas dans lequel la traduction de control est moins aisée : celui où le mot (verbe ou nom) exprime l'idée qu'une situation donne lieu, ou pourrait donner lieu, aux interventions susceptibles de maintenir un certain état des choses. Il s'y aperçoit souvent l'idée que l'on se garde autant que possible d'intervenir, veillant sur les évolutions, en mesure de corriger les errements qui viendraient à se produire. C'est, par exemple, la fonction des préposés à l'ordre quand une foule défile. Or cela se peut dire d'un mot : surveiller. Les cours de récréation sont confiées à des surveillants, pas à des contrôleurs.
Nègre
Quoique
l'emploi de « nègre » soit souvent péjoratif, voire
insultant, il n'est pas envisageable de condamner entièrement ce
mot, et ses proches encore moins. D'ailleurs nul ne refuse de dire
que la traite fut le fait de négriers,
et la négritude
elle-même fut
chantée par d'illustres Noirs. Qui demanderait sans se ridiculiser
que l'on débaptisât Nègrepelisse et le cap Nègre ?
La courtoisie invite incontestablement à un effort d'imagination dans le cas où
« nègre » désigne celui qui écrit anonymement un texte
pour le compte d'autrui. Le mot traîne alors comme de la bonne
conscience à l'égard de l'exploitation coloniale des populations
africaines. Lui mettre des guillemets n'étant qu'un pis-aller,
peut-être serait-il temps de renouveler l'art de l'allusion. Les
matériaux ne manquent pas et permettent bien des nuances :
porte-plume, scribe, valet, tâcheron, galérien, serf, soutier,
esclave, mainmortable, hilote... Et n'hésitons pas à moderniser
allègrement : infoserf, ordisclave, clavilote...
Corporation
« Corporation »,
accompagné d'une petite famille, pointe de plus en plus son nez avec
un sens nouveau en français, celui de société, d'entreprise d'un
certain poids, que lui donne la langue anglaise. On préfère
société, notamment, lorsqu'il s'agit d'évoquer les actionnaires
(la société distribue des dividendes) et entreprise pour évoquer
plutôt les dirigeants (l'entreprise a une éthique). Corporation
exprime bien l'idée organique que la société commerciale est comme
un corps, dont les membres et organes divers concourent au bon
fonctionnement du tout. Une place symbolique est ainsi reconnue aux
employés, certes très allusivement, à côté des propriétaires et
des dirigeants.
Toutefois
le sens traditionnel de corporation, en français, est celui de corps
de métier. On sait que les métiers s'organisaient jadis en
corporations et que la Révolution y mit fin. Sans même tenir compte
de ce que le régime de Mussolini a prôné un « corporatisme »
qui est autre chose encore, il appert que le risque de confusion est
suffisant pour que soit rejetée la nouveauté paresseusement reprise
de l'anglais. Multiplier pour un même mot des sens voisins appauvrit
la langue. On compte sur l'honorable corporation des traducteurs pour
travailler, au contraire, à l'enrichir.
Paradigme
Paradigme est un mot savant qui s'efforce d'entrer dans le
vocabulaire courant. Savoir ce qu'il signifie est cependant de moins
en moins aisé.
Les grammairiens y firent appel pour désigner les modèles de
conjugaison et de déclinaison. En français on apprend la première
conjugaison avec chanter, ou avec aimer ; en latin on décline rosa,
rosa, rosam... Un paradigme, en ce sens, est simplement un exemple
servant de modèle.
Assez récemment des philosophes ont attaché le mot à l'idée que
les savants font progresser leur discipline à l'intérieur d'un
certain cadre de pensée fait de concepts majeurs, de principes, de
méthodes de recherche bien établies. Un modèle illustre sert alors
de référence, par exemple la découverte par Newton de la
gravitation universelle ; mais c'est le cadre de pensée lui-même,
plutôt que le modèle, qui est alors appelé paradigme. Il arrive
qu'une science, ayant épuisé les vertus d'un modèle, soit conduite
à changer le « paradigme » qui organise ses travaux.
Cette notion épistémologique est évidemment moins nette, moins
précise que celle des grammairiens.
À
partir de là, le mot a été employé très librement par moult
penseurs et commentateurs dans les domaines du politique, du social
ou de l'économique. Il sert à exprimer une plus ou moins vague idée
de manière de concevoir les choses, pourvu qu'elle ait quelque
valeur de référence et généralement avec le sous-entendu qu'il
est envisageable d'en changer. On parlera du paradigme du capitalisme
fordien ou, tout aussi bien, de celui de la filiation patrilinéaire.
Incontestablement la présence du mot donne du poids au propos.
Formes interrogatives
Ministres, journalistes et autres
personnages importants ne sont pas les derniers à pratiquer les
formes interrogatives avachies, celles où l'on se dispense
d'inverser verbe et complément. Vous faites quoi, en place de
Que faites-vous, est censé rapprocher du bon peuple. Le
concours est ouvert.
On ne peut nier que C'est quoi
présente l'avantage d'éviter la lourde contorsion Qu'est-ce que
c'est qui d'ailleurs, à la réflexion, a des airs de
plaisanterie. En élégance et vivacité, c'est tout de même
Qu'est-ce qui l'emporte.
ch
Le H peine à remplir ses fonctions de factotum de notre alphabet. Après un C, son effet est évident pour les mots considérés comme français : chat, torche, Chine. Parmi les mots dont l'origine étrangère reste perceptible, certains relèvent du même chuintement (chah, schnaps, patch), tandis que d'autres traînent, sous ce rapport, une touche d'exotisme (chianti, Che Guevara). On connaît aussi les francisations en k destinées à éviter à nos palets la germanique guturalisation (Bach, Cranach).
Un embarras maxime provient des mots d'origine grecque. La lettre que nous appelons chi se disait-elle ki, comme nous l'apprenons de nos maîtres, ou à peu près comme le chi de chinois ? Malgré tout le respect dû aux bons maîtres, qu'il soit permis de faire valoir que le son k est rendu en grec par une autre lettre, appelée kappa, qui n'est autre que K. Espèrerait-on nous faire croire que les Hellènes utilisaient deux consonnes pour un même son ? Quoi qu'il en fût, si désormais certains CH venus du chi grec se prononcent effectivement k (chronomètre, chlore, chiromancie, charisme), c'est loin d'être vrai pour tous : chirurgie, architecte et quelques autres font bande à part, et seuls les caprices de l'usage président à ce schisme. Les chimistes eux-mêmes prononcent chiral durement (kiral) et l'on sait comment les monarques prononcent monarchie. Cette anarchie n'a-t-elle pas quelque air de chaos ?
Exponentiel
L'expression « croître de façon exponentielle »
suggère une évolution rapide, puissante, irrésistible. Or cette
association d'idées demande à être modulée.
L'adjectif
exponentiel
renvoie au nom exposant
pris en son sens arithmétique. Dans l'écriture d'une puissance
comme 23,
2 est la base et 3 est l'exposant ; ce
symbolisme est l'abréviation de 2
2
2 (ce qui vaut huit). De même 24
est-il l'abréviation de 2
2
2
2, c'est-à-dire de deux fois plus (seize). La variation
exponentielle, par définition, est ce que l'on produit en fixant la
base et en faisant croître l'exposant ; dans le fond, cela signifie
simplement que l'on multiplie sans fin par 2 : 21, 22,
23,
24,
25...
valent respectivement 2, 4, 8, 16, 32... La rapidité et la vigueur
de la progression sont bien perceptibles.
Placer ses sous à 2 % par an ne produit hélas pas un doublement
annuel du capital. Il n'en reste pas moins que la croissance de ce
dernier suit alors une loi authentiquement exponentielle. La base
n'en est pas 2, comme précédemment, mais seulement 1,02 : on
multiplie chaque année le capital par 1,02. L'épargnant très
patient verra son capital doubler en trente-six ans, quadrupler en
soixante-douze ans, et ainsi de suite. Dans ce cas, ce n'est pas tant la vigueur
que la rapidité qui fait défaut.
Maximum, minimum, extrémum
Pris
tels quels au latin, « maximum » et « minimum »
ne sont francisés que par la prononciation de l'U (maximom'
et non plus maximoum').
L'histoire a consacré ces formes avec, par exemple, le maximum
des prix
que la Convention Nationale tenta d'instaurer. Les sciences en font usage : lors de ses variations, une grandeur peut
passer par des maximums et des minimums, indifféremment regroupés
sous l'appellation d'extrémums. Bien que « maximum » et
« minimum » servent aussi couramment d'adjectifs (le
salaire minimum), ce sont « maximal » et « minimal »
qui entendent tenir ce rôle : une hauteur maximale, c'est la plus
grande que l'on sache atteindre en sautant, ou bien que l'on ait le
droit de donner à un immeuble.
Les deux mots latins ont pris aussi des formes francisées. On
connaît les maximes, ces pensées sur lesquelles on règle ses
actions. Du prénom Maxime, on nous dit qu'il est épicène, comme le
sont Claude et Dominique, c'est-à-dire aussi bien féminin que
masculin ; et, de fait, il y eut une sainte Maxime puisque
Sainte-Maxime il y a. Le catholicisme, par ailleurs, compta parmi
ses ordres religieux celui des humbles Minimes. Comme adjectif,
minime est voisin de minimal (une perte minime) ; est minime ce qui
est très petit, est minimal ce qui est le plus petit possible. Par
analogie avec le couple minimal / minime, une place reste disponible,
à côté de « maximal », pour un adjectif « maxime »
; Rome elle-même nous y invite, avec son Cirque Maxime.
Pour sa part, « extrémum » a subi une francisation plus
poussée que ses compères, ne se limitant pas à la prononciation et
à l'éventuel accent aigu : « extrême » est nom (d'un extrême à
un autre) et adjectif (une chaleur extrême). C'est pour cela que, si
« extrémal » existe aussi, il est de peu d'utilité ; et
aussi que le savant « extrémum », s'il est nom, n'est
jamais adjectif.
Trentenaire
Millénaire est un nom (le troisième
millénaire) et un adjectif (une cité deux fois millénaire). Il en
va de même pour centenaire. En tant que nom, il sert à désigner,
entre autres, un des nôtres ayant atteint l'âge de cent ans. Dans
ce sens, et pour les dizaines inférieures, la construction diffère : on dit nonagénaire et non pas nonaire, pour dire né il y a
quatre-vingt-dix ans au moins (sans être encore centenaire).
Semblablement emploie-t-on octogénaire, septuagénaire, sexagénaire,
quinquagénaire, quadragénaire. La série s'interrompt là pour
laisser la place à trentenaire, bien accepté, qui appelle
vingtenaire. Pourquoi pas trentagénaire et vingtigénaire ? Cela
sonne comme vieux de trente ans, de vingt ans. Le suffixe génaire
semble signifier « âgé de » ; donc vieux, forcément
vieux.
Différences
La famille du vieux mot « différence » n'en finit pas
de s'enrichir, tant dans les sens que dans les formes qui les
expriment.
Qualitativement, il y a différence lorsque deux choses ne sont pas
identiques. Le nombre dix est différent du nombre cent, tout comme
la poire l'est de la girafe. Nous avons aussi appris à l'école un
sens quantitatif. La différence entre deux nombres est, très
précisément, ce que l'on obtient par soustraction de l'un à
l'autre : entre cent et dix, la différence est quatre-vint dix.
Relevant
de la première conjugaison, le verbe différer
a pour participe présent différant,
lequel vit dans l'ombre de son faux jumeau l'adjectif différent.
Le
verbe différencier
s'emploie pour dire que l'on observe une différence (différencier
le vrai du faux) ou, aussi bien, qu'elle apparaît d'elle-même (les
espèces biologiques se différencient au cours de l'évolution).
Les
mathématiciens ont reçu du subtil Leibniz la notion de
différentielle,
qui désigne chez eux une différence entre deux nombres si proches
l'un de l'autre qu'elle en est extrêmement petite ; elle s'applique à toutes les quantités que l'on estime pouvoir
qualifier d'infiniment petites. Calculer une différentielle consiste
à différentier
et cet art constitue le célèbre calcul différentiel,
une des composantes du calcul infinitésimal.
À
côté de l'adjectif différentiel il y a le nom différentiel.
Il désigne depuis un siècle un mécanisme servant à répartir
entre les roues le mouvement venu du moteur. Le progrès des sciences
accompagnant celui des techniques, économistes et financiers
utilisent désormais le mot pour désigner de simples différences,
de vulgaires écarts. Si un taux de croissance est de 7 % dans un
pays et de 5 % dans un autre, il est bien vu de dire que le
différentiel est de 2 %.
Etat
Un État, depuis fort longtemps, c'est un pays, donc un territoire et une population, un tant soit peu organisé politiquement, jouissant de l'indépendance, ou d'une certaine autonomie, ou au moins du souvenir d'une certaine autonomie. Ce sens est bien perceptible dans « États du pape », mais également dans « États-Unis d'Amérique » : chacun des cinquante éléments de cette fédération a un territoire et des pouvoirs publics.
On appelle aussi État (également avec une majuscule) le système des pouvoirs publics qui dirige et administre un pays, constitué du gouvernement, du parlement, des administrations centrales, etc. C'est en ce sens que l'on distingue, en France du moins, la dette de l'État de celle des collectivités territoriales (régions, départements, communes). La dette de l'État, si l'on s'exprime avec exactitude, n'est pas la dette de la France ; cette dernière est la dette globale, somme des dettes privées et publiques, vis-à-vis de l'étranger. L'État, en ce sens-ci, n'est pas le pays lui-même ; il en est une sorte de monarque désincarné.
En admettant que Louis XIV ait effectivement dit « l'État c'est moi », le mot ne pouvait avoir le second des deux sens, parce que ce dernier ne date que du XIXe siècle. Dans de fort vieilles expressions telles que « raison d'État », le mot a tendance à passer subrepticement d'un sens à l'autre. Au citoyen d'analyser finement ce qu'il entend ou lit.
