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Vie des Mots
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17 novembre 2010

ch


       Le H peine à remplir ses fonctions de factotum de notre alphabet. Après un C, son effet est évident pour les mots considérés comme français : chat, torche, Chine. Parmi les mots dont l'origine étrangère reste perceptible, certains relèvent du même chuintement (chah, schnaps, patch), tandis que d'autres traînent, sous ce rapport, une touche d'exotisme (chianti, Che Guevara). On connaît aussi les francisations en k destinées à éviter à nos palets la germanique guturalisation (Bach, Cranach).
      Un embarras maxime provient des mots d'origine grecque. La lettre que nous appelons chi se disait-elle ki, comme nous l'apprenons de nos maîtres, ou à peu près comme le chi de chinois ? Malgré tout le respect dû aux bons maîtres, qu'il soit permis de faire valoir que le son k est rendu en grec par une autre lettre, appelée kappa, qui n'est autre que K. Espèrerait-on nous faire croire que les Hellènes utilisaient deux consonnes pour un même son ? Quoi qu'il en fût, si désormais certains CH venus du chi grec se prononcent effectivement k (chronomètre, chlore, chiromancie, charisme), c'est loin d'être vrai pour tous : chirurgie, architecte et quelques autres font bande à part, et seuls les caprices de l'usage président à ce schisme. Les chimistes eux-mêmes prononcent chiral durement (kiral) et l'on sait comment les monarques prononcent monarchie. Cette anarchie n'a-t-elle pas quelque air de chaos ?

 

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11 janvier 2010

Réfuter


      Depuis toujours « réfuter » s'emploie essentiellement pour dire que l'on prouve la fausseté d'une assertion, d'une thèse ou d'une théorie. Et prouver, c'est prouver ; ce n'est pas seulement tenter de prouver. Or le verbe « réfuter » est assez souvent employé depuis quelques temps dans un sens qui n'est même pas celui de « tenter de prouver la fausseté ». On lit qu'un tel, accusé de quelque chose, a réfuté cette accusation, pour dire qu'il l'a seulement rejetée ; comme s'il suffisait de nier pour prouver. On lira même que telle personne a réfuté tel propos, pour dire qu'elle a seulement exprimé un désaccord.
      Cette évolution n'est pas bonne. Le nouvel emploi du mot ne correspond à aucun besoin. Il induit un risque de confusion qui, dans certaines circonstances, pourrait être de grande portée. Dans les domaines où l'on s'attache à bien établir la vérité, le scientifique ou le judiciaire, nier ne saurait suffire à réfuter.
      Cette dérive est le fait de journalistes, de décideurs, parfois même d'universitaires, bref de gens qui ont du poids sur les usages langagiers. Quel que soit leur prestige, il faut leur refuser ce laisser-aller, cette pente à la confusion des idées sur un point aussi sensible.

 

4 août 2016

Adréle

 

     L'envoi d'un message électronique ou d'un courrier électronique suppose une adresse à laquelle le destinataire trouvera ce mél ou ce courriél. Non moins électronique, cette adresse est donc une adréle. Ces mots fabriqués, porteurs de l'indispensable accent évocateur de l'électron, ne plaisent pas à tous ; c'est la loi du genre. Pour que le temps fasse son œuvre d'accoutumance, encore faut-il tenter de les lancer avec quelque insistance et un minimum d'arguments. Pour adréle on voudra bien noter que c'est au deuxième 'e' de « électronique » que l'on  doit d'office cette forme féminisée. Ni effort, ni mérite.

 

31 juillet 2016

Lapsus

 

    Lapsus, maintenant courant, fut d'abord savant, surtout suivi d'une indication de registre : linguæ (de la langue) ou calami (de la plume).

    La forme française existe depuis jolie heurette, mais sous forme adjectivale : lapse, relapse. Non loin de l'idée de lapsus est celle de dérapage. Est lapse, souvent, celui qui a chu pour avoir dérapé. Notrepresse attentive à dénoncer maint dérapages pourrait qualifier ainsi les « présumés coupables ».

    Deux mots manquent dans la famille : un pour désigner celui qui est lapse, un autre pour la chute elle-même. Pour celle-ci nous employons lapsus. Il est donc logique que celui (ou celle) qui dérape soit appelé(e) un lapse.

    Lapsus lui-même, dans une certaine tradition de notre langue, pourrait en outrese prononcer lapsu. La consonne finale choit facilement, comme il se voit un peu partout : poulet, bizut, inclus, etc. Ce ne serait en rien lapser que de prononcer élégamment lapsu.

 

7 juillet 2014

Fleuves et rivières

 

    Les géographes nous apprennent à distinguer fleuves et rivières, les premiers, contrairement aux secondes, se jetant dans quelque océan ou quelque mer digne de ce nom.
    Un coup d'œil à l'étymologie laisse perplexe sur la question. Le fleuve est fondamentalement ce qui flue, ce qui présente un flux. Or les rivières n'en manquent pas. À l'inverse rivière a même origine que rivage. La rivière est ainsi nommée, paraît-il, parce qu'elle a des rives. Or on ne voit pas qu'un fleuve en manque.
    Un géographe a donc cru nécessaire de tordre deux mots dans le seul but de distinguer ce qui flue jusqu'à la mer de ce qui ne fait que confluer en amont de là. En est-on plus avancé ?

 

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20 novembre 2007

Autrice


      Cherchez l'intrus : " La directrice, telle une présentatrice, resta simple spectatrice dans le débat qui opposa la traductrice et l'auteure ".
      On pourrait craindre qu'il ne soit trop tard pour que "autrice" vienne à être utilisé comme féminin de "auteur". Or l'expérience montre qu'il suffit de s'y mettre. Différents appuis peuvent d'ailleurs être cherchés outr'Alpes : autore, autrice y dit-on maintenant ; et cela parce que l'on y disait jadis auctor, auctrix.
      Compte tenu de l'origine latine, "auteure" est illogique, tout comme le serait "traducteure" ou "présentateur". Laisserons-nous le haut du pavé aux illogiciens et aux illogiciennes ?


5 novembre 2007

Contrôler


      "Contrôler" veut dire, fondamentalement, vérifier en procédant à une comparaison (par l'usage d'un contre-rôle, initialement). Lors du contrôle d'une carte grise, ses mentions sont comparées au véhicule ; et l'on réalise le contrôle d'un produit en comparant ses qualités effectives à une norme.
      L'anglais a élargi le sens, pour ce verbe et pour le nom associé, à l'idée de maîtrise, comme dans "self-control", et cet usage nous est revenu par le biais de traductions bâclées. Au contrôle de soi se sont ajoutés le contrôle des changes et le contrôle des naissances ; et une armée d'occupation est réputée contrôler un territoire.
      Faut-il s'en accomoder ? L'emploi de "contrôle" à l'anglaise correspond rarement à un besoin véritable. On peut faire preuve de maîtrise de soi, on peut réguler les naissances, on peut dominer ou tenir un territoire.
      L'emploi relâché ne débouche donc que sur un appauvrissement de la langue. Afin de préserver nos richesses, contrôlons les auteurs et les journalistes !


22 mai 2009

Logie


       La géographie est description de la Terre, physiquement autant qu'humainement. La géologie est science de la Terre et plus spécialement de sa constitution physico-chimique. La première est science, elle aussi, mais plutôt du particulier ; on doit pouvoir avancer sans trop se tromper que la seconde est un peu plus science du général. À tout le moins, le suffixe « logie » marque que cette manière d'étudier la planète entend tenir son rang dans le gratin des sciences. L'astrologie n'a plus cette prétention en tant qu'étude des astres : il a fallu se rabattre sur « astronomie » pour nommer la vraie science.
       Au XXe siècle est apparu « technologie ». Conformément à l'étymologie, cette étude est avant tout celle des techniques et des métiers. Dans les faits il en va autrement : en toute circonstance où l'on juge habile de faire valoir une technique, rien de tel que d'en parler comme d'une technologie. Finies les biotechniques, place aux biotechnologies. Il est vrai que le progrès de bien des techniques repose désormais sur des études et sur un savoir pointus, en bonne part scientifiques.
       Une autre déviation, elle sans excuse aucune, est celle de « méthodologie ». La méthode, c'est la manière réglée et consciente de cheminer, dans l'ordre intellectuel tout particulièrement, la plus illustre étant la méthode scientifique. La méthodologie est donc, en principe, l'étude des méthodes, par exemple pour les comparer. Or la pédagogie, la conduite des entreprises et moult autres activités regorgent depuis peu de méthodologies, qui ne sont jamais que des méthodes. Aux besogneux la méthode, aux experts la méthodologie !
       L'appel au suffixe « logie » pour se pousser du col n'a d'ailleurs pas attendu le siècle dernier. L'emploi de « terminologie », afin d'éviter le trop commun « vocabulaire », a déjà quelques siècles ; même « lexique » n'est pas à la hauteur dans la tâche. Ainsi va l'humain.

 

12 juillet 2009

Alinéa


      Dans un texte qui entend être aisé à lire, chaque paragraphe doit être bien visible. On doit les percevoir sans même les chercher des yeux. Il y a plusieurs manières de marquer un changement de paragraphe : aller à la ligne en est la principe ; mais cela ne suffit pas. Au cours des siècles, on a donc pratiqué divers compléments : commencer le nouveau paragraphe par une lettrine bien visible, ou bien laisser une ligne blanche entre les deux, ou encore commencer le second par un alinéa.
      Cette dernière solution est aussi efficace que simple. À proprement parler, « alinéa » évoque le seul fait d'aller à la ligne. En pratique, le mot désigne le petit retrait que l'on ménage au début de la première ligne du nouveau paragraphe. C'est lui qui fait tout pour rendre visible le début d'un nouveau paragraphe.
      Aller à la ligne demande ce minimum d'élégance.

 

8 mars 2009

Intelligence


      Intelligence n'est pas de ces mots qui laissent indifférent. Son apparition peut éveiller l'intérêt et la curiosité, parfois déclencher la fascination, ou au contraire susciter la méfiance, voire les sarcasmes. Mais trêve de littérature. Que noter à son propos ?
      On sait que, dans notre langue, il désigne quelque chose d'à peu près impossible à définir de façon satisfaisante. Remonter à la source latine n'apporte qu'un éclairage partiel : inter-ligere, établir des liens entre (les choses, les faits , les idées) ; or l'intelligence, au sens le plus habituel du terme, ne se limite pas à cela.
      D'autres nations sont allées, à ce que l'on dit, jusqu'à monter un Service de l'Intelligence. Comment de vrais gentlemen auraient-ils pu se relâcher au point de faire valoir leur intelligence avec autant d'outrecuidance ? En réalité, le choix de se mot est un habile piège à grenouilles, une perfidie de plus penseront même certains. Que dans ce cas le mot désigne le Renseignement, et non la puissance cérébrale de l'individu, est moins surprenant lorsqu'on songe qu'il se dit parfois « avoir l'intelligence des choses ». Et le Renseignement, après tout, à cela pour finalité. En prenant les mots par ce biais, on supporte un petit peu mieux de savoir qu'il se développe en nos contrées une intelligence économique ; d'autant que par les temps qui courent, ça pourrait servir.


27 février 2009

Les noms étrangers


      La francisation des noms étrangers allait de soi au temps de la splendeur des Rois Très Chrétiens : les formes Turin, Titien et même Jean Képler en sont des témoignages. Avec la bizarre prononciation anglaise, on ne se donnait pas de gants : Buckingam était Bouquincan.
      Les choses ayant changé, on respecte mieux les prénoms : Dennis, Javier et Tony deviennent rarement Denis, Xavier et Tonio. On met d'ailleurs son point d'honneur à montrer que l'on sait prononcer toutes les langues, et pas seulement celle de Shakespeare reconvertie en langue de Wall Street. Sur nos radios cultivées, on se pique de gutturaliser juste : Bach, Hamas, Charm-el-Cheikh. Ce sont là autant de marques de politesse à l'égard des étrangers, bienvenues à ce titre.



6 février 2009

Biscotte et triscotte

 
      Les jeunes générations seront peut-être surprises d'apprendre que le biscuit n'est pas, dans son principe, un petit gâteau sec plus ou moins sucré, ou du moins pas tout à fait. À voir les rayonnages des magasins, il y aurait les biscuits, sucrés par nature, et les biscuits salés, exceptions destinées sans doute à confirmer la règle. Mais l'essentiel n'est pas là.
      Le biscuit, dans son principe, est ce qui a subi deux cuissons : bis-cuit. C'est le cas des produits qui viennent d'être évoqués. Pour les marins et les soldats d'antan, le biscuit était la portion de nourriture à conservation assurée ; car telle est la vertu principale de cette recuisson. Et c'est pourquoi « biscuit » désigne également un genre de statuette de salon en porcelaine, très prisé au XVIIIe siècle.
      On connaît d'ailleurs la biscotte, tranche de pain dont il devrait être permis de dire qu'elle a été biscuite. Une firme portée à l'innovation, source de toute richesse moderne paraît-il, avait aussi inventé la triscotte. Il semble qu'il faille parler d'elle au passé car on se plaint sur la Toile de ce qu'elle aurait disparu. Était-elle véritablement tercuite ? Admettons-le et concentrons-nous sur le '' s '' inclus dans le mot. Selon l'étymologie, il n'est pas le bienvenu : on dit triangle et non trisangle. Mais qui aurait aimé manger de la tricotte ou de la tercotte, hormis quelques latinistes fanatiques ? En se modelant sur « biscotte », l'astucieux « triscotte », imposait l'idée que la triscotte, c'était de la biscotte en mieux.
      Dans la course à l'innovation et à la conquête des marchés, pourquoi d'ailleurs s'arrêter à trois ? Ne prônons pas la poursuite fastidieuse de l'escalade (quadriscotte, etc.) ; évitons aussi l'ennuyeuse platitude de « pluriscotte ». Inspirons-nous plutôt de l'heureuse mode qui, ces dernières années, a sorti « perdurer » du fin fond des dictionnaires. Au-delà du biscuit, le percuit ! À quand la perscotte, biscotte en mieux encore ?


 
16 novembre 2008

Voire même


      Les gens cultivés ne confondent pas « voir » avec « voire », et les gens très cultivés se reconnaissent, entre autres, à ce qu'ils évitent « voire même » ; les traités des bons usages nous rappellent, en effet, que c'est un pléonasme. Une fois ceci retenu, et pour ne être pris pour dernier des ploucs, on parsème ses propos, et sourtout ses écrits, d'élégants « voire ».
      Lorsque, non content de passer pour un esprit très cultivé, on cultive un certain mauvais esprit, on en vient à s'interroger sur ce mot, qui se termine par un e dont les érudits nous apprennent qu'il ne l'avait pas en ancien français, et dont on ne sait pas de quel mot courant on pourrait le rapprocher si ce n'est du verbe « voir ». D'éminents étymologues expliquent que « voire » vient du latin « verus », qui a surtout engendré « vrai ». En fait, « voire » fut d'abord utilisé en adverbe, comme synonyme de « vraiment ». Puis, au cours des siècles, ce sens s'est perdu et a été remplacé par celui de « et même ».
      Comme il ne saurait être question de passer pour incultes, évitons donc « voire même ». Mais que serait un monde dans lequel les règles ne connussent point d'exceptions ? Dans les occasions où l'on choisirait de passer pour inculte aux yeux des cultes, quel régal que de dire « voire même » tout en pensant ce « voire » comme signifiant vraiment ! La baguette à l'ancienne se vendant au prix que l'on sait, le « voire » à l'ancienne a lui aussi le sien.


 
5 octobre 2008

Agente


      Qui osera le premier, ou la première, s'adresser à une policière en tenue (à un policier-femme ? lamentable !) en lui donnant du « Madame l'Agente » ? Il, ou elle, nous racontera.
      Et pourtant médecins et médecines | Reprenons | Et pourtant toubibs et toubibes ont des patients et des patientes. Le patient étant à l'agent ce que la passion est à l'action, à la patiente doit correspondre très analogiquement l'agente.
      Voici une stratégie qui pourrait être appliquée pour pouvoir en venir à dire « Madame l'agente » en toute quiétude. Commençons par d'autres agentes. Il en est dans l'immobilier et dans le matrimonial, qui ne manqueront pas de s'en amuser ; il en est aussi de nombreuses dans la fonction publique et dans les services publics, qui apprécieront sûrement. Imposons partout « agente » jusqu'à ce que les agentes de police, entièrement circonvenues, le demandent d'elles-mêmes.


 
1 octobre 2008

Idéosyncrasie


      Le mot « idéologie » fut vite détourné de son sens propre et il en souffre. Tentons quelque chose pour le sortir de cet état pitoyable.
      Des philosophes français, vers la fin du XVIIIe siècle, avaient entrepris de pousser l'étude de l'esprit humain et de son fonctionnement. Estimant que l'idée est la forme élémentaire de la pensée, ils avaient fort logiquement appelé leur discipline « idéologie ». Les plus connus de ces Idéologues sont, après leur inspirateur Condillac, Volney et Destutt de Tracy.
      Le mot fut repris en Allemagne et en vint à désigner, notamment avec Karl Marx, les conceptions d'ensemble à travers lesquelles une société ou une classe voit le monde et y oriente son action. Puis le sens s'est affaibli et chargé de quelque opprobe : on aime opposer le pragmatisme du patronat et des gouvernants à l'idéologie des syndicats et des opposants.
      Or étudier les idées était une belle idée, et il n'y a plus de mot pour désigner cela. Le plus approprié étant incontestablement « idéologie », il faut le rendre à son sens premier, quoi qu'on dise. Pour désigner les conceptions collectives, qu'elles soient politiques, économiques, religieuses ou autres, lesquelles ne méritent en rien la terminaison « logie » puisque ce ne sont pas des études, on n'a qu'à se rabattre sur « idéosyncrasie », inspiré de «idiosyncrasie ». Ce mot-ci désigne, pour un individu (idios), l'ensemble (syn) de ce qui entre dans sa constitution (crasie). On pourrait dire que la syncrasie, c'est le rassemblement des éléments constituants, ce que n'est pas la logie.


12 septembre 2008

Récession


       Les gens simples croient qu'une économie est en récession lorsque le produit intérieur d'un pays, mesure de la richesse qui s'y produit, diminue. Si les statistiques sont trimestrielles, et si le PIB diminue pendant le premier trimestre d'une certaine année, ces naïfs pensent qu'il y a eu récession au premier trimestre; que cela ne préjuge en rien de la suite; et que tant mieux s'il y a progression ensuite.
       Or les media de masse nous serinent, avec une patience méritoire, que la « définition technique » exige deux trimestres consécutifs pour qu'il y ait récession. N'espérons pas apprendre le nom du technicien de génie qui en a décidé ainsi, et cherchons encore moins à savoir si les media de masse s'interrogent sur ce qu'ils psalmodient; occupons-nous sagement de notre jardin.
       Le problème qui se pose à l'amateur de mots est que le PIB d'un pays pourrait diminuer de 2 % au premier trimestre, puis augmenter de 1 % au deuxième, diminuer à nouveau de 2% au troisième, augmenter encore de 1 % au quatrième, et ainsi de suite. Par les vertus de la définition technique, cet heureux pays ne connaîtrait jamais la récession. Mais comment désigner l'évolution de son produit intérieur, que ce soit sur un, deux, trois, quatre trimestres ou plus ? Très simple : il y a croissance négative.
 
 

26 mai 2008

Hybris

 
     Sous la plume de bien des adeptes des humanités modernes, on rencontre un mot que le commun des mortels ignore : hubris. Il désigne l'exaltation orgueilleuse qui s'empare des individus ou des États qu'emplit le sentiment de leur puissance (une de ces démences, sans doute, que les dieux insufflent à ceux qu'ils veulent perdre). Or cette orthographe est impropre.
     Le mot grec d'origine se transcrit, lettre à lettre, ubris. Il commence par un upsilon, voyelle dont on pense qu'elle se prononçait comme le u français mais qui devient systématiquement y dans notre langue. C'est donc plutôt ybris qu'il faudrait écrire. Mais en outre, tout upsilon initial est surmonté (en principe) d'un signe appelé esprit rude, ce que l'on traduit en plaçant un h en tête. En vertu de ces règles, de même que upo et uper donnent respectivement nos préfixes hypo (en dessous) et hyper (au-dessus),ubris donne hybris.

 

23 décembre 2007

Arobase


    Les origines du mot « arobase » restent entourées de mystère. Il ne doit pas être difficile d'expliquer comment le symbole @ est arrivé sur les claviers. Mais quel était son sens auparavant ? S'est-il toujours appelé « arobase » ? Pour ce nom on a évoqué une origine espagnole ; pour la lecture « at » on a parlé d'usage commerial anglo-saxon ; et d'autres choses encore pour le graphisme. L'ensemble ne se tient guère.
      Une théorie récente voudrait que @ fût un "
 a " dans un " d " arrondi à l'ancienne. La préposition latine « ad » aurait été d'usage dans l'adressage diplomatique et le nom du symbole aurait été donné par nos typographes : a rond bas-de-casse. L'ensemble a le mérite de la cohérence et serait flatteur pour notre typographie. Mais ceci est une raison supplémentaire pour ne pas se contenter de rumeurs. Où sont les preuves ? Nous ne pouvons adhérer à cette théorie que si l'on nous montre :
–  des manuscrits anciens où l'adresse soit précédée du fameux
« ad » ;
–  des imprimés anciens où se voie le " @ " ;
–  des traités de typographie où se lise la désignation
« a rond bas-de-casse ».


25 janvier 2018

Data

 

      On lit, ici ou là, « les data », « la data », « les datas ». Il s’agit bien des données, matière première des échanges électroniques, sujettes à la quantification : des chiffres, des mots, des images, tout ce qui se laisse « numériser », binifier pourrait-on dire aussi.
      Il va de soi que, des trois tournures, seule est correcte la première, puisque data est le pluriel du neutre datum ; lequel signifie : ce qui est donné. Choisir le féminin et écrire « des data transmises », plutôt que transmis, tient à l’influence de données, Ce mot est mis au féminin en vertu de la tradition mathématique bien en place, qui veut que le féminin l’emporte souvent sur le masculin, comme avec variable, constante et inconnue. Les données d’un problème, dit-on couramment.
      Le pluriel s’est imposé (data et non datum) parce que les données informatiques sont en quantité, rarement isolées. La pratique langagière rejoint là celle qui concerne média, qui ne laisse aucune place à médium, et la double dérive ‘un média, des médias’ annonce que ‘une data’, et surtout ‘des datas’ ont quelques chances de s’imposer. Ces mots subissent en somme une délatinisation, phénomène de francisation peu respectueux des origines qui se produit aussi bien pour d’autres langues : des pizzas, des concertos, des ersatz, en place de pizze, concerti, Erzätze.

 

17 janvier 2018

Léthal

 

     L’adjectif létal, très employé dans le domaine militaire, est à peu près synonyme de mortel, au sens de : donnant la mort.

 

     La graphie ‘léthal’ pourrait passer pour un anglicisme du fait que l’on écrit ‘lethal’ en anglais. En fait les deux semblent provenir d’un hellénisme commis par la langue latine elle-même. Il se lit, en effet, que ‘lethum’ aurait été produit à tort, il y a quelque deux mille ans, à partir de l’antique terme letum (mort violente). Le ‘th’, de fantaisie en l’occurrence, correspond au thêta grec, qui se retrouve, en français, dans pathos, théatre, graphe, mathématiques et... thêta.

 

     La faute sur ’letal’ ayant été commise par la langue-mère, ce n’en est plus vraiment une. Tant d’eau a coulé depuis dans le lit du Léthé ! Il est donc permis de conclure que l’un et l’autre – létal et léthal – s’écrit ou s’écrivent ; l’orthographie n’en mourra pas.

 

  

17 mars 2013

Mots composés

 

    Le trait d'union, si sollicité pour certains besoins pratiques d'Internet en tant que « tiret », dans les URL notamment, semble perdre du terrain à l'intérieur des textes pour ce qui est de la composition des mots. Le clé de personnage clé est une épithète bien douteuse. Si on le considère comme un nom à part entière, autant lier en personnage-clé. Les exemples en ce sens ne manquent pas.
    Certains traits d'union, d'autre part, laissent place à une soudure, souvent bienvenue d'ailleurs :
plate-forme tend à devenir plateforme. Dans certains cas, il peut en résulter une hésitation à la lecture : qu'est-ce que cet oiso au beau milieu de radioisotope ? Considérons plutôt sur les risques liés à la formation du pluriel.
     On comprend qu'il convienne d'écrire
un porte-avions, un porte-jarretelles, ou encore, à la rigueur, un porte-documents. Bien que ce dernier objet ne contienne parfois qu'un seul document, on préfère sans doute croire qu'il y en a plusieurs habituellement. La construction de son parent portefeuille, pour sa part, relève d'une logique plus ordinaire : le pluriel portefeuilles ne correspond en rien à une pluralité de feuilles, mais bien à une pluralité d'étuis. Or nombre de soudures de mots composés pourraient relever du paradigme portefeuille, au bénéfice de la précision tout autant que de la simplicité. Parce que deux verbes à l'infinitif se trouvent composés dans savoir-faire pour produire un nom, celui-ci est invariable : des savoir-faire. La fusion le rendrait variable : cultiver savoirfaires et savoirs, pourrait-on alors écrire en se faisant mieux comprendre. On conçoit cependant que porteavion, et portavion plus encore, puisse être mal accepté par l'Aéronavale. On conçoit également que portejarretelle puisse peiner les messieurs d'une certaine époque. Procéder à la soudure demande circonspection.

 

27 janvier 2013

Mademoiselle

 

    La suppression de la mention « Mademoiselle » ne peut pas concerner seulement les formulaires administratifs. Les raisons qui y ont conduit sont suffisamment fortes pour que ce terme soit banni du vocabulaire courant, même si cela doit se faire de manière progressive. Adieu donc les « Fräulein », les « Signorina » et les « Señorita »...
    Le nettoyage linguistique doit se poursuivre tous azimuts, jusqu'à ce que, en présence d'une personne du Sexe, les Messieurs ne soient plus jamais dans l'incertitude qui risque, comme on sait, de les faire rougir. Il sera peut-être difficile de rebaptiser Misstinguette, et quelques cas isolés de cet acabit subsisteront à titre de témoignages historiques. Mais il ferait beau voir que le concours Miss Cosmos ne pût être tôt renommé Madam Cosmos.
    On ne peut certes nier que Mademoiselle avait un air d'honnêteté dans des situations où les Messieurs, engageant une approche aux arrières-pensées pressensibles, entendaient paraître respectueux de la sainte institution du mariage. Dire Madame à toute jeune femme ne risque-t-il pas de les faire rougir ?

 

16 décembre 2012

Illuminati

 

    En dépit de ce qui les rapproche, il serait fâcheux de confondre le destin d'Illuminati et celui de panini. Un panini est un pain fourré, dont le déguisement verbal italien ne saurait tromper son monde ; il est bien clair que le mot, dans cet emploi disorthographique, relève d'un vulgaire « concept » commercial. Un Illuminati, pour sa part, aurait plutôt des origines bavaroises, mais, à ce qu'il se dit, il tromperait et entortillerait le Monde.
    Laissant aux vrais connaisseurs le soin de pousser plus outre cette analyse de fond, contentons-nous de dénoncer le redoublement d'une méprise linguistique. Observons que, si panini est originellement le pluriel de l'italien panino, illuminati est celui de l'adjectif latin illuminatus. Ceux que l'on appela en français Illuminés de Bavière, Illuminaten en allemand, se voulaient illuminés au meilleur sens des Lumières : éclairés, comme il se disait. Or, en latin, éclairé a pour exacte traduction illuminatus ; d'où l'emploi d'illuminati. Il s'ensuit qu'un tel maître du Monde, s'il en est, doit être appelé un Illuminatus.

 

5 août 2016

Offuscation

 

     Le contre-espionnage citoyen se développe activement dans le registre de l'offuscation, qui ne doit rien au cryptage.

     Offuscare est en latin une manière de dire cacher, obscurcir. Il en est venu le verbe (s')offusquer, qui a pris, entre autres, un sens moral dérivé dans lequel se mêlent surprise et comdamnation. L'offuscation est simplement, au départ, le fait de masquer, d'assombrir : en astronomie il est question de l'offuscation du Soleil. À ce titre il peut donc bien s'agir d'enfumage, de camouflage, de tout ce qui permet de brouiller le regard des espions. Dans le cas d'un système de surveillance de masse, le mot peut ainsi désigner toutes les tromperies que certains activistes se plaisent à pratiquer par la manipulation du sens.

     La graphie obfuscation, préférée en anglais, est une variante normale en latin, langue dans laquelle le phénomène de la double orthographe n'est pas rare: offuscare / obfuscare ; offuscatio / obfuscatio. La forme obfuscation pourrait donc très légitimement être réservée à la stratégie de brouillage, la forme offuscation restant attachée à l'idée morale.

 

19 janvier 2018

Extra

 

     Un personnage ou un phénomène extraordinaire, c’est-à-dire sortant de l’ordinaire, peut ne pas exceller pour autant : un ambassadeur extraordinaire, ainsi désigné parce que ne relevant pas de l’organisation diplomatique ordinaire, n’est pas à l’abri de ses propres insuffisances. Malgré tout, l’inclinaison est forte de qualifier d’extraordinaire ce qui sort de l’ordinaire du côté de l’admirable. Si un extra est un serviteur (ou un contrat) occasionnel, c’est extra de pouvoir s’en offrir un !
     L’idée originelle d’extériorité se retrouve dans le préfixe « extra » employé ailleurs, et pas seulement chez les extraterrestres : une personne extralucide voit mieux que le commun dans la mesure où elle perçoit en dehors du champ de perception courant.
     Compte tenu de cet écartellement sémantique entre excellence et extériorité, la prudence s’impose dans la pratique de la vantardise : des œufs « extra-frais » sont, étymologiquement parlant, hors de leur période de fraicheur.

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