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Vie des Mots
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27 avril 2012

Ma Lieutenante

 

     Nos Armées s'en tiennent vaillament à « lieutenant » pour une femme comme pour un homme. L'histoire ne manque pourtant pas d'illustres lieutenantes, souvent même générales. Ainsi de Marguerite d'Autriche, que l'on présente comme « Lieutenante Générale des Flandres, Gouvernesse et Administratrice ».
     Ne montons toutefois pas trop vite dans la hiérarchie. Un certain nombre d'officières, sans doute, devront atteindre le grade de lieutenant-colonel pour que « lieutenant », « colonel » et quelques autres mots aient droit à leur féminin, sur l'exemple modeste, mais aussi célèbre que réconfortant, de « cantinier ». Chefs des Armées, Officiers généraux, Officiers, Sous-officiers, Soldats, une résistance extrême serait ingalante !
     Cela aquis, on pourra donner du « ma Lieutenante », hormis dans la Marine bien entendu, sachant que ce « ma » ne sera pas du tout un adjectif possessif, mais le produit d'une opération en deux temps : le soudage maintenant pluriséculaire de « ma dame », suivi de l'abréviation militaire à venir de « madame » en « ma ». Le cas de l'adjudante appelle un « mon » qui sera donc une abréviation supplémentaire de « madame ». Plaisante abréviation.

 

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16 avril 2012

Myriade


     On dit parfois des myriades comme on dirait des millions. Ce faisant on exagère puisqu'une myriade est un groupe de dix mille, comme une dyade est un groupe de deux et une décade un groupe de dix, que l'on parle de jours, d'années, de soldats ou de haricots ; ainsi le veut l'origine grecque de ces mots. Parmi eux, seul décade est resté d'utilisation courante.
     Déca est un préfixe bien connu du système métrique (décamètre) ; myria en fut un aussi. Ceux qui indiquent des multiples après déca et hecto ne sont pas censés s'arrêter à kilo. Le myriamètre est une distance de dix mille mètres. La Constitution de l'an III prévoyait que les membres du Corps
législatif recevraient une indemnité annuelle « fixée à la valeur de trois mille myriagrammes de froment » (art. 68). Qui comprit alors, hormis les bénéficiaires, que mille myriagrammes ne sont rien d'autre que dix mille kilogrammes ? La Constitution de l'An VIII se garda de promettre tant de myriades.

 

28 octobre 2011

Courriél


     Courriel est la solution retenue pour reproduire la fabrique de e-mail. La méthode a ses limites, tout e-something ne pouvant pas avoir pour équivalent un quelquechosel. Mais pourquoi s'en priver lorsque c'est praticable ?
    La variante courriél est plus juste, puisqu'elle intègre l'accent d'électron. Il est reproché à sa prononciation d'avoir quelque chose de forcé, plus que pour adrél (adresse électronique) ou pour mél (message électronique). Que faire ? Une possibilité est bien sûr de renoncer à l'accent, ici comme en d'autres circonstances. Une autre, tout opposée, est d'admettre une exception de prononciation : écrire courriél et dire courrièl. Ça ferait un pendant à événement, souvent écrit évènement alors que tout le monde prononce événement.
    Entre ces extrêmes s'offre la voie de la nouveauté phonique : écrire courriél et prononcer... courriél, non pas au titre de malheureuse exception, mais en tant que nouvelle façon de dire, amorce de l'adaptation d'un petit coin de la langue à l'évolution du Monde. Ne serait-il pas temps que les électrons, ces nouveaux serviteurs, impriment leur marque au français ? Une pression obstinée finira par faire trouver beau ce qui aujourd'hui encore peut paraître étrange. Il fut un temps où roi se prononçait rwé. Puis le Vieux Monde se renouvela. Aujourd'hui, qui prône le retour de rwé ?

 

28 juin 2011

Cyber


    Chacun de nous a déjà rencontré le préfixe cyber, ne serait-ce que dans cybercafé. Les médiats semblent restreindre son usage courant à un certain domaine désormais, offrant par là matière à réflexion. Ils informent régulièrement sur ce qui se déroule dans le cyberespace, et qui est principalement du registre de la cyberguerre et du cybercrime. Peu de cyberpaix en revanche, ou de cybercommerce ; pour toute particule, le commerce se contente d'un e-. Même le cyberpunk, à ce que l'on dit, n'est plus ce qu'il fut. Que recèle donc ce préfixe pour tant attirer à lui ce qui évoque la puissance ?
    Les sens de la racine grecque
kuber se retrouvent fidèlement dans les mots de la famille de gouverne : gouvernail, gouvernement. Ce sont très précisément les sens de piloter et de gouverner. Que cyberguerre et quelques autres prennent de l'ascendant n'est donc que fidélité étymologique. Le véritable problème est au contraire de savoir pourquoi cyber intervient dans tant de mots qui n'ont rien à voir avec ces thèmes.
    Selon toute apparence, c'est
cybernétique, en anglais d'abord, qui a donné le ton. Le terme désignait, non sans justesse, la science des commandes et des régulations automatiques. Peut-être des anglophones trouvèrent-ils bon de l'imposer à tout ce qui était informatique en réseau, faute de disposer des équivalents d'informatique et de télématique. Mêler des cafés à l'affaire n'était pas de si bon goût que ça.

 

11 décembre 2010

Nègre


      Quoique l'emploi de « nègre » soit souvent péjoratif, voire insultant, il n'est pas envisageable de condamner entièrement ce mot, et ses proches encore moins. D'ailleurs nul ne refuse de dire que la traite fut le fait de négriers, et la négritude elle-même fut chantée par d'illustres Noirs. Qui demanderait sans se ridiculiser que l'on débaptisât Nègrepelisse et le cap Nègre ?
       La courtoisie invite incontestablement à un effort d'imagination dans le cas où « nègre » désigne celui qui écrit anonymement un texte pour le compte d'autrui. Le mot traîne alors comme de la bonne conscience à l'égard de l'exploitation coloniale des populations africaines. Lui mettre des guillemets n'étant qu'un pis-aller, peut-être serait-il temps de renouveler l'art de l'allusion. Les matériaux ne manquent pas et permettent bien des nuances : porte-plume, scribe, valet,  tâcheron,  galérien, serf, soutier, esclave, mainmortable, hilote... Et n'hésitons pas à moderniser allègrement : infoserf, ordisclave, clavilote...

 

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23 septembre 2010

Cheffe


      La féminisation de chef s'est trop longtemps limitée à cheftaine, venu de cheftain. Ce dernier ayant complètement disparu, reste un couple chef / cheftaine bancal et peu utilisable.
      Il semblerait que cheffesse ait un certain succès dans des sociétés que l'on pourrait dire coutumières. On croit peut-être prolonger ainsi la série comtesse, duchesse, princesse ; à moins que ce ne soit la série prêtresse, abbesse, papesse. D'autres féminins de ce style sont bien établis : poétesse, tigresse, bougresse. Mais l'échec de doctoresse invite à ne plus tenter d'abuser du procédé : il convient surtout aux cas où le masculin se termine par un e : comte, pape, poète.
      En Suisse, on paraît avoir opté résolument pour cheffe. Ce choix étant simple et de bon sens, suivons donc en cela, sans plus hésiter, les Suisses et les Suissesses.

 

23 décembre 2009

Vieilles lettres


      En lisant des textes imprimés il y a quelques siècles, on achoppe sur le dessin de la lettre s qui la fait ressembler à un f, au point qu'il est tentant de croire qu'il s'agit de la même. Il est vrai que, pour se convaincre qu'il n'en est rien, une loupe est presque nécessaire. Dans le cas du f, la petite barre horizontale traverse la verticale de part en part ; dans le cas du s, elle n'est présente qu'à gauche de la verticale. N'apportant que confusion, cette ressemblance excessive ne mérite aucun regret.
      Un autre usage périmé concerne i et j. L'emploi de ces deux lettres peut ne pas correspondre à la différence de prononciation qui est la nôtre. On trouve par exemple ie pour je ; le i s'y prononçait pourtant j, d'après ce que l'on peut savoir, ce qui conduisit d'ailleurs à l'écrire autrement ; c'est ainsi que fut inventée la lettre j.
      Une autre distinction était inconnue du latin classique : celle de u et de v. Chacune de ces graphies a fini par se spécialiser, l'une correspondant à une voyelle et l'autre à une consonne. Ainsi s'explique la divergence que tout le monde connaît depuis l'an deux mil au moins : la lettre w,connue chez nous comme étant un double v, se nomme double u chez d'autres.

 

25 décembre 2013

Majuscules des appellations

 

    Certain code typographique de l'édition et de la presse françaises impose que l'on écrive Premier ministre, et non Premier Ministre ; c'en serait trop de plus d'une majuscule. Le même principe semble à l'œuvre pour président de la République, de façon moins compréhensible encore. L'ensemble est quelque peu baroque.
    Dans bien des désignations mettre une majuscule à chaque mot important présente deux avantages, à l'exemple de l'ONU  : une écriture comme Organisation des Nations Unies offre une visibilité immédiate de l'ensemble, ainsi qu'une correspondance aisée avec le sigle. La souplesse est permise : écrire Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat établit la correspondance avec le sigle GIEC ; et tant pis pour les experts. Cet usage des majuscules multiples est toutefois loin d'être majoritaire, il est vrai : on voit de plus en plus Assemblée nationale et Académie des sciences. L'héritière en France de l'Académie Royale des Sciences pourrait prendre exemple sur l'Académie royale des Sciences, des Langues et Beaux-Arts de Belgique, dont la majesté s'accomoderait même bien d'une septième majuscule.
    La règle de la majuscule pour la capitale d'un nom propre conduit toujours, pourtant, à en mettre une à chacun des composants d'une désignation propre. Une personne se nommant Marcus Tullius, son nom complet ne s'écrit pas Marcus tullius, et encore moins marcus Tullius. Semblablement écrit-on Jules César, alors même que le prénom de la personne évoquée est... [non, ce n'est pas Jules].
    En notre République, on n'est certes plus de l'Académie Françoise. Faut-il pour autant courir le risque de se retrouver un jour, platement, de l'académie française ?

 

7 novembre 2013

ppm : pmn ou pM ?

 

     La formule pour cent exprime bien l'idée de proportion : 3 % c'est trois pour chaque centaine, trois par centaine. Les marchands proposaient jadis treize œufs à la douzaine, et les huîtres s'y prêtent encore. Moins en usage, pour mille a un symbole semblable : ‰ (comme beaucoup de caractères absents des claviers, on l'obtient en maintenant enfoncée la touche Alt et en tapant le code approprié, 0137 dans son cas). Il évite d'écrire 0,1 %, qui exprime qu'un millième est un dixième (0,1) de centième (%). À défaut de ces symboles, rien n'empêche d'employer simplement les abréviations pc et pm.
     Les sciences de la nature, aux prises avec des nombres immenses de particules, ont souvent affaire à des proportions plus faibles encore. Si pour chaque million de molécules d'un gaz (à très peu près), on compte une molécule d'un certain corps étranger, écrire que la proportion de ce dernier est un millième de millième peut bien sûr prendre la forme 0,001 ‰. Cette manière devenant vite malaisée, les scientifiques pratiquent la partie pour un million, dite aussi partie par million, abrégée du coup en ppm. En suivant cette ligne on a la partie pour un billion (ppb), et ainsi de suite avec trillion (ppt) et quadrillion (ppq).
     Un fâcheux obstacle se présente avec quintillion : l'abréviation serait aussi ppq. Mais une difficulté bien pire se présente, à savoir que, comme on sait, billion a deux sens différents de par le Monde, et de même pour trillion, quadrillion, etc. En français parties pour un million, pour un milliard pourrait donner lieu aux abréviations pmn et pmd ; semblablement parties pour un billion, pour un billiard seraient rendus par pbn, pbd ; et ainsi de suite. Pour réconcilier le Monde, reste la possibilité que tous se rabattent sur les préfixes scientifiques méga, giga, téra, etc., que la capacité des disques durs rendent désormais familiers. Ainsi parties pour un million pourrait-t-il se dire aussi bien parties pour un méga ; et de même aurait-on parties pour un giga, pour un téra, etc. ; le symbole correspondant serait alors tout naturellement pM, pG, pT.
    Que l'on choisisse pmn ou pM, profitons-en pour harmoniser la formulation avec pour cent et pour mille. On n'a que faire de parler de parties : que pmn et pM soient tout simplement les abréviations de pour un million et de pour un méga. Il est même loisible de préférer par million et par méga, sur le modèle de par douzaine ; à ne pas confondre, bien entendu, avec par millions et par douzaines.

 

1 décembre 2007

Sémantique


      L'adjectif "sémantique" est un de ces mots savants tirés tardivement du grec et qui passent, sinon dans le discours commun, du moins dans les discours par lesquels on entend manifester sa culture. Encore convient-il de s'assurer préalablement que l'on a les plumes bien plantées.
       Or "sémantique" est parfois employé à la place de "lexical". Si "gifle" vient à être remplacé par "claque", il y a changement lexical : un élément du lexique, c'est-à-dire du stock des mots disponibles dans la langue, est substitué à un autre ; et cela ne s'accompagne pas pour autant d'un changement de sens perceptible. En revanche, si "gifle" était remplacé par "tarte" ou par "mornifle", le changement lexical s'accompagnerait, il est vrai, d'un certain changement sémantique.
      Morale : employer improprement "sémantique" constitue un dérapage sémantique.


16 avril 2008

Les clés de la modernité


     À suivre l'actualité, l'époque ne manque ni de moments-clés, ni de postes-clés, ni de personnages-clés (mais qu'est donc le personnage-clef devenu ?). Si ces désignations sont bien conçues comme des mots composés, notre modernité ne se distingue guère des autres sur ce point : il y a belle lurette que l'on connaît les timbres-poste et les hommes-sandwichs. Chacun comprend que l'homme-sandwich n'est ni un lord joueur, ni même un îlien, et nul ne s'offusque de la construction verbale. Cette union de noms communs est rendue nécessaire par l'absence d'un adjectif. Qui se risquerait à évoquer un homme sandwichique, sandwichal ou sandwichesque ?
     Il est permis de s'inquiéter, en revanche, devant la progression de l'écriture « homme clé », que viennent rejoindre « cellule souche » et bien d'autres. Car s'il ne s'agit pas de mots composés, il nous faut conclure que le nom « clé », tout comme « souche », est employé comme s'il s'agissait d'un véritable adjectif. Le parfum de la transgression grammatical serait-il donc si entêtant ? Ceux qui méprisent les traits d'union devraient savoir tirer les conséquences de leurs choix. Conformément aux règles de l'honnêteté ils devraient parler d'un homme clavique, d'une cellule souchaire, etc. S'il en allait ainsi, nous condescendrions à faire preuve d'une certaine tolérance en retour, au moins à l'égard de « rose bonbon ».

9 mars 2008

Deuxième et second


     « Second » nous est venu du latin. En plus, et contrairement à d'autres langues, le français a créé « deuxième ». Que faire de pareille richesse ?
     Il se répand comme règle, maintenant, de n'employer « second » que lorsque deux choses sont envisagées. Le Sénat est la seconde chambre du Parlement, tandis que mardi est le deuxième jour de la semaine. Cette contrainte n'existait pas en latin, bien évidemment, ni dans la longue tradition française qu'il a inspirée. Nos prédécesseurs ont employé surabondamment « second », que ce soit à propos de points de discussion, de raisons, de parties, de chapitres, de promenades de promeneur solitaire ou de méditations métaphysique. Mais cela doit-il empêcher les Modernes de donner aux mots un sens plus précis, alors que la possibilité s'en présente ?
     Il convient seulement de remarquer que constituer en règle le nouvel emploi de « second » produit ipso facto des exceptions. Primo, « deuxièmement » demande à être redoublé par « secondement », dont on guette en vain la survenue. Et secondement, la variante quelque peu pédante « secundo » appelle un « deuxio » qui existe, certes, mais réservé aux badineries de la langue familière.
 

29 février 2008

Billion


       En France, un billion est un million de millions, un trillion est un million de billions, un quadrillion est un million de trillions et ainsi de suite. Par ailleurs, de même qu'un milliard vaut mille millions, un billiard vaut mille billions, un trilliard vaut mille trillions et ainsi de suite. Pour aller de mille en mille on fait donc alterner les terminaisons : million, milliard, trillion, trilliard, etc.
      Aux États-Unis on va uniformément de mille en mille : un « billion » y vaut mille « millions », un « trillion » vaut mille « billions », et ainsi de suite. Ce système est incomparablement plus léger.
       Plus on aura affaire à des nombres de cette taille (en finance, en science, en informatique), plus la différence entre notre billion et le « billion » étatsunien sera source de confusion. Les Royaumuniens, nous dit-on, ont abandonné le premier système au profit du second. Peut-être serait-il sage de ménager semblable réforme.

 
13 février 2008

Oignon


      Ce n'est pas pour le plaisir de cultiver les exceptions que « oignon » se prononce ognon. Les érudits nous expliquent que, jadis, ce " i " n'avait pas pour fonction de produire le son oi. Il invitait à adoucir le " gn ", c'est-à-dire à le prononcer comme dans « gnon » et non comme dans « gnou ».
     La connaissance de cette règle s'étant perdue, « Montaigne » se prononce désormais montègne et non plus montagne. Certaines éditions des textes de Pascal restent fidèles à la prononciation d'origine en modernisant la forme : on y lit « Montagne
»
.
      « Oignon » est donc un rescapé. Pour « Montaigne » et quelques autres, l'aberration risque d'être difficile à corriger. Sauvons au moins « Saint-Aignan
».


17 janvier 2011

Contrôler (derechef)


       En tant qu'anglicisme appauvrissant, et pernicieux surtout, « contrôler » peut facilement être remplacé par une tournure idoine. Il suffit de faire appel à : maîtriser, commander, tenir, dominer, régner, réguler, influer ; ou même à : avoir prise, avoir bien en main, etc. Cela demande, certes, un petit peu de peine. Mais ne faut-il s'en donner un peu pour être un bon francophone, et un plus pour être un honnête francographe ?
      Dans cette optique « dominer » mérite une réévaluation. Négligeons son sens physique de position plus haute ; ce n'est qu'un dérivé, tout comme celui de supériorité dans le cadre d'une compétition. La signification d'origine est : être le maître, tel un paterfamilias à l'antique, maître de sa maisonnée (domus, dominari). On ne dit guère, il est vrai, qu'un potentat domine un État. Néanmoins ce sens premier persiste bien visiblement dans « domination » et dans « dominateur », ce qui invite à se servir sans vergogne de « dominer » pour dire être maître : de soi, de ses passions, d'un groupe, d'un pays.
      Il est un cas dans lequel la traduction de control est moins aisée : celui où le mot (verbe ou nom) exprime l'idée qu'une situation donne lieu, ou pourrait donner lieu, aux interventions susceptibles de maintenir un certain état des choses. Il s'y aperçoit souvent l'idée que l'on se garde autant que possible d'intervenir, veillant sur les évolutions, en mesure de corriger les errements qui viendraient à se produire. C'est, par exemple, la fonction des préposés à l'ordre quand une foule défile. Or cela se peut dire d'un mot : surveiller. Les cours de récréation sont confiées à des surveillants, pas à des contrôleurs.

 

23 novembre 2012

Hyperbole, parabole, ellipse

 

     Les mots hyperbole, parabole et ellipse, à l'allure un peu recherchée, se rencontrent dans des contextes très différents. Le premier en rhétorique, le deuxième dans les Évangiles et le troisième en grammaire. Les géomètres, pour leur part, les associent étroitement. L'hyperbole, la parabole et l'ellipse sont, depuis l'Antiquité, les trois types de coniques. Il s'agit de courbes qui s'obtiennent par différents procédés ; l'un d'entre eux consiste à couper un cône par un plan, d'où l'appellation de sections coniques. De nombreux sites et ouvrages les présentent très bien. La question qui se pose ici est plutôt de savoir pourquoi les géomètres, que l'on imagine si soucieux d'ordre, ont choisi trois mots parmi lesquels deux ont la même terminaison tandis que le troisième ne leur ressemble en rien. La famille des coniques manquerait-elle d'unité à ce point ? Ou bien les géomètres partageraient-ils avec les grammairiens le principe que toute règle a besoin de se trouver confirmée par des exceptions ?
    C'est un fait que l'ellipse, sorte de cercle aplati (ou allongé) se distingue de la parabole et de l'hyperbole en ce que ces deux-ci s'en vont à l'infini. Pourtant, à lire les exposés des géomètres grecs, l'origine du choix de ces mots traduit une démarche pleine d'harmonie. La construction de ces courbes peut commencer, en effet, de façon semblable dans les trois cas. Une opération produit alors, au choix, un excès dans un aspect de la figure, ou bien une égalité, ou encore un manque. Dans le cas de l'excès on obtient l'hyperbole, dont le nom exprime primitivement l'idée que quelque chose est lancé au-delà. Si l'on fait choix de l'égalité, on obtient la parabole, dont le nom veut dire, à l'origine, comparaison. Et si l'on choisit le manque, on produit l'ellipse, dont le nom exprime initialement l'idée de défaut. Telle fut l'origine de ce vocabulaire géométrique.
    Bien entendu, le XVIIe siècle français pouvait difficilement admettre le manque d'unité de cette petite famille de mots, alors que la famille des trois notions présente, pour sa part, toute l'unité souhaitable. Aussi vit-on Blaise Pascal remplacer ellipse par antobole, mot qui exprime l'idée que la courbe, au lieu de partir à l'infini, se referme sur elle-même à la manière d'un cercle. La tradition fut toutefois plus forte que cette méritoire tentative réformatrice.

 

31 juillet 2016

Monnaie

 

    Les débats sur la monnaie, qui atteignent un public de plus en plus vaste, donnent l'occasion d'observer un peu de désordre dans le vocabulaire des connaisseurs.

    Tous rappellent que la monnaie prit d'abord la forme métallique des lingots et des pièces, puis que furent inventés les billets. La monnaie-papier ne bénéficiant pas d'une réputation égale à celle des métaux précieux, fut qualifiée de fiduciaire, non pour dire qu'elle inspire confiance, mais qu'il lui faut l'inspirer pour assurer sa valeur.

    La monnaie de compte, pour sa part, consiste en écriture de crédits et de débits ; aussi est-elle à juste titre qualifiée de scripturale. On ne voit pas grand-monde la qualifier de fiduciaire, peut-être pour conjurer la crainte que la confiance ne lui soit pas tout acquise...

    Dernières nées, les monnaies électroniques intriguent ; l'origine privée de certaines leur vaut une curiosité soutenue. Or les présenter comme électroniques ne les caractérise pas vraiment. Celle de nos comptes bancaires, dite scipturale en souvenir de l'ère de l'encre, n'est ni plus ni moins électronique pour ce qui est de à sa matérialité. Et de même pour les porte-monnaie électroniques et autres cartes bancaires prépayées. Parler de monnaies numériques est une façon discutable de dire informatique, mais il est vrai que la monnaie de notre compte en banque est toujours dans un ordinateur ; le sien, pas le nôtre.

    Quant au terme plutôt journalistique de cash, [monnaie de] caisse en anglais, il s'observe qu'il s'agit des billets pour les particuliers (le liquide, les espèces). Pour les entreprises, grandes surtout, le cash c'est les liquidités, c'est-à-dire la monnaie disponible immédiatement ou presque, celle qui permet un investissement dans un délai rapproché.

    Tant la monnaie en papier et que les monnaies scripturales ont hérité de l'appellation « argent ».  On dit qu'on a ou que l'on veut de l'argent, pas de la monnaie ; sauf lorsqu'il s'agit de fournir ou d'obtenir l'appoint.

 

31 octobre 2014

Médicis

 

     Les paninis ont pour illustrissimes prédécesseurs les Médicis, en lignée orthographique s'entend. Il ne viendrait pas à l'idée d'un Florentin d'appeler autrement que Medici [méditchi] la glorieuse famille qui mit deux de ses filles sur le trône de France. Ajouter un 's' pour donner une allure de pluriel à un mot qui, de lui-même, se présente déjà comme un pluriel, n'est pas une marque de grand savoir. Prononcer ce 's', en outre, fait vaguement exotique, mais le bon sens y trouve encore moins son compte. Si l'on en faisait autant avec les paninis, la phonétique du français n'irait que de mal en pis.

 

16 février 2014

Contre-espionnage

 

     Des puissances étrangères auraient entrepris, à ce qu'il se dit, de nous espionner sous toutes les coutures. On conçoit que d'aucuns, en légitime défense, voire par pulsion de rétorsion (que l'on espère exempte de toute xénomisie), puissent chercher l’aide des lettres et des mots dans l’établissement de leur ordre ou désordre de bataille.
    Il est à craindre que les ordinateurs ne finissent toujours par venir à bout des procédés mécaniques de protection, tant stéganographiques que cryptographiques. Dans ce domaine le commun des mortels peut au mieux multiplier les petits jeux d'apparence, telle con cas sage. Considérons plutôt la nécessité que la machine passe la main à des humains pour ce qui est d'établir véritablement le sens et d'extraire des informations sûres. Afin de leur mâcher le travail au mieux, elle peut aller jusqu'à pourchasser les ambigüités. Dans « si nécessaire soit-il de prévenir des coups d'État ou, du moins, de les jauger, vouloir tout contrôler débouche sur la déception » un logiciel repèrera aisément trois termes ou expressions notoirement équivoques, de sorte que 2 2 2 combinaisons permettent déjà de proposer huit sens pour la phrase. Le neuvième et le dixième (sans parler de l'onzième) ne donneront pas moins de fil à retordre aux analystes. Plutôt que s'en prendre aux ordinateurs, ne serait-il donc pas plus efficace et plus amusant de viser directement l'intellect et le moral de ces espions, de travailler à peroccuper leurs samanches et à leur sublimer le ciboulot ?
     Différent du chiffrage, qui opère sur les lettres, est le codage. Un mot pour un autre ou une phrase pour une autre, selon une décision préalable et arbitraire, est une pratique éprouvée : messages de Radio-Londres, vers obscurs de poètes mystérieux, recettes de cuisine saugrenues, etc. De tout temps, d'ailleurs, l'argot, et pas seulement celui des malandrins, eut pour fin de n'être compris que de peu. Si la langue, dans son usage courant, peut certes s'en inspirer, il serait dommage de s'en contenter, car, pour ce qui est de perturber et d'enrager les indiscrets, ses vertus contorsionnistes ne demandent qu'à se déployer ; chacun connaît toutes sortes de procédés et de manières, qu’il suffit de cultiver en foule. L'intelligence suffisant aux glaucopides pour entendre, il est loisible de renouveler sans fin l'art universel de l'allusion ; de fournir de faux nombres par millions et par billions ; de pratiquer ellipses, paraboles et hyperboles ; ou, plus subtilement encore, de farfouiller dans le trésor des antiques et vénérables lettres guerrières. Xénomanes n'a-t-il pas dit on ne peut mieux ce qu'andouilles sont ?

 

3 septembre 2013

Ingénieure

 
    Dans sa prétention à tout féminiser, le e final joue au petit tyran : procureure (de la République ou du Roi) et gouverneure (du Canada) apportent un renfort institutionnel de poids aux tristes auteure et professeure. Néanmoins chercheuse tient bon, allié en quelque sorte à sénatrice.
    Une contre-attaque en faveur de professeuse, de procureuse, de gouverneuse, si souhaitable soit-elle, ne pourrait cependant viser à une victoire totale. Elle butterait sur ingénieure, qui peut difficilement donner ingénieuse, déjà féminin d'ingénieux. Le plus sage ne serait-il pas d'accorder le statut d'exception à ingénieure ?

 

10 novembre 2010

Exponentiel


    L'expression « croître de façon exponentielle » suggère une évolution rapide, puissante, irrésistible. Or cette association d'idées demande à être modulée.
    L'adjectif exponentiel renvoie au nom exposant pris en son sens arithmétique. Dans l'écriture d'une puissance comme 23, 2 est la base et 3 est l'exposant ; ce symbolisme est l'abréviation de 2 2 2 (ce qui vaut huit). De même 24 est-il l'abréviation de 2 2 2 2, c'est-à-dire de deux fois plus (seize). La variation exponentielle, par définition, est ce que l'on produit en fixant la base et en faisant croître l'exposant ; dans le fond, cela signifie simplement que l'on multiplie sans fin par 2 : 21, 22, 23, 24, 25... valent respectivement 2, 4, 8, 16, 32... La rapidité et la vigueur de la progression sont bien perceptibles.
    Placer ses sous à 2 % par an ne produit hélas pas un doublement annuel du capital. Il n'en reste pas moins que la croissance de ce dernier suit alors une loi authentiquement exponentielle. La base n'en est pas 2, comme précédemment, mais seulement 1,02 : on multiplie chaque année le capital par 1,02. L'épargnant très patient verra son capital doubler en trente-six ans, quadrupler en soixante-douze ans, et ainsi de suite. Dans ce cas, ce n'est pas tant la vigueur que la rapidité qui fait défaut.

 

25 avril 2009

Bouffodrome


       Lorsque le fast-food états-unien débarqua et nous libéra de notre lenteur, les commissions de terminologie produisirent la traduction que l'on pouvait attendre d'elles, une traduction qui leur ressemble, bien basse de plafond. Puisque « fast » et « food » signifient rapide et nourriture, allons-y pour « restauration rapide »...
    Or on ne peut pas dire que l'expression évoque merveilleusement l'industrialisation et la dynamisation de l'acte de se nourrir. Rien à voir avec fast-food, qui est l'image même de la pratique Amérique entraînant le monde vers une globalité joyeuse. Et quelle balourdise quand il s'agit de développer une famille de mots ! Irai-je me restaurer rapidement ? Dînerons-nous dans un restaurant rapide ? Êtes-vous amateur de restauration rapide ?
     Les partisans de « bouffodrome » sont peut-être des drôlins et leur proposition ne risque pas de faire tache d'huile dans nos textes législatifs. Mais au moins dispose-t-on là de bouffodromie, bouffodromique, bouffodromal, bouffodromisant, bouffodromer, bouffodromeux, bouffodromaire,  bouffodrophile, bouffodromise, bouffodroméraste e tutti quanti.

 

22 novembre 2012

Homi

 

     Dans les romans d'espionnage, il arrive qu'un service très spécial reçoive l'ordre d'éliminer un ennemi de son pays. Certains auteurs appellent cela une opération homo. Ce terme homo peut s'interpréter comme une mauvaise abréviation d'homicide. À moins que l'on affaire là à une façon pudique de dire « opération visant un homme », pour laquelle aurait été convoqué le mot latin homo, lequel désigne tout être humain, qu'il soit homme ou femme ; dans ce cas, d'ailleurs, le datif homini semblerait encore plus approprié.
    Quoi qu'il en soit, cette tradition lexicale se heute désormais à l'usage, familier mais très répandu, du préfixe homo comme abréviation du mot homosexuel. De ce fait, continuer de parler d'opération homo, dans le sens rappelé ci-dessus, pourrait induire de déplaisantes ambiguïtés, et même risquer de prêter le flanc à l'accusation d'homomisie. L'esprit du temps devrait donc pousser les romanciers à s'en soucier. Osera-t-on leur suggérer de parler désormais d'opération homi ?

 

27 novembre 2011

Clôturer


     Un bras de fer s'est engagé, depuis quelques années, entre clore et clôturer. Naguère clore était le synonyme de fermer qui marquait un état définitif (clore le bec) ou du moins une situation des plus nettes (trouver porte close). Clôturer servait pour dire installer une clôture : on clôturait un pré.
    Désormais clôturer s'emploie pour dire fermer. En bourse, on clôture chaque soir les cotations ; les marchés apprécient sans doute ce style. Par voie de conséquence, il ne faut pas dire que le Palais Brongniard, en tant que temple de la Bourse de Paris, est maintenant fermé, mais qu'il est clôturé. Et donc, si la Modernité est cohérente, il lui faut reformuler le Grand Débat périodique en termes nouveaux : convient-il de rouvrir les maisons clôturées ?
    Il est vrai que si
clore a pour lui l'élégance, il pâtit des défauts de sa conjugaison : les grammaires ne lui reconnaissent pas de temps du passé, même à l'indicatif ; ni imparfait, ni passé simple ne semblent en usage. Qu'à cela ne tienne ! Certains proposent je closais pour le premier et je closis pour le second. L'effet en est curieux, comme pour toute nouveauté langagière. Après les trois premiers emplois, on se demande ce qu'il y avait là de curieux. Après le dixième, on rit de ceux qui trouvent encore cela curieux.

 

6 avril 2011

Touches du clavier


    Les claviers de l'informatique comportent, avec les lettres et les chiffres, les signes de ponctuation classiques, que nous avons appris à désigner à l'École : l'apostrophe ' , le trait d'union - , les parenthèses ( ) , la virgule , , le point . , le point-virgule ; , le point d'interrogation ? , le point d'exclamation ! , ainsi que le deux-points : que l'on pourrait peut-être envisager de penser à appeler le point-double. Deux signes d'accentuation sont tout aussi célèbres : le tréma ¨ et l'accent circonflexe ^ .
     Qu'en est-il de l'appellation des autres ? Certains sont bien connus et ont un nom bien à eux : le dièse #, l'étoile * , l'esperluette & (perluette aussi est joli), l'arobase @ , les accolades { } , le guillemet dans sa version légère dite anglaise '' (la française étant « ).
    D'autres commencent à être connus parce que l'enseignement secondaire en diffuse le nom en même temps que l'usage : la lettre grecque mu µ , qui sert pour des sous-multiples : 1 µm, soit un micromètre, c'est un millionième de mètre ; les crochets [ ] , utilisés en mathématiques dès le Collège ; le tilde ~ , famillier aux hispanisants.
    Certains symboles n'ont pas de nom qui leur soit propre. Ils ne sont connus que comme symbole de : du dollar $ , de la livre £ , de l'euro , du pourcentage % , du paragraphe § . Faute de mieux, on les appelle eux-même le dollar, la livre, l'euro, le pourcentage ; ne pourrait-on au moins envisager paragrapheur pour le dernier ? Dans cette famille peut être rangé le^de la touche du 9. Il ne s'agit pas du tout de l'accent circonflexe, mais du symbole arithmétique de la puissance. Lorsqu'une machine ne peut pas écrire 103 (dix à la puissance 3, c'est-à-dire 10 10 10) avec un exposant 3 haut perché, on se rabat sur 10^3 où tout se tape sur la ligne courante. Ce symbole pourrait se lire puissance, ou exposant ; plus propre encore serait exposeur.
    Pour / et \ , certains préfèrent slash et antislash, d'autres barre (oblique) et antibarre ; pour le second, contrebarre aurait quelque chose de plus artistique. Le trait vertical | (touche du 6) devrait-il être la colonne, le bâton, le mât, le piquet, le fléau ? Bâton accompagne bien barre et contrebarre.
    Le trait d'union est de plus en plus appelé tiret. Il peut se révéler nécessaire de préciser tiret court, car il en est d'autres. Parmi les caractères spéciaux des traitements de texte on trouve le tiret long , de son vrai nom tiret cadratin, cher aux Belles-Lettres, ainsi qu'un intermédiaire, le tiret moyen ou semi-cadratin̶. Ce dernier a même longueur que le trait de soulignement _ (sur la touche du 8), lequel ne soulignait qu'aux temps mécanographiques ; désormais il relie lorsqu'un vide fâche l'ordinateur : a_b. Du fait de cette fonction, il pourrait être appelé le lieur ; mais pour rester descriptif, c'est un tiret bas.
    Le mystérieux ¤ a été inventé, parait-il, comme symbole de la « monnaie nationale », de n'importe laquelle, chose que même les ordinateurs n'ont pas comprise. Il se raconte que son dessin essaie de suggérer une pièce qui brille. Pour le nommer le choix est donc vaste. Selon l'humeur du moment : la pièce, le mystérieux, l'inutile, le luron, le trouble-marché...
    Venons-en enfin aux crochets < > , qu'il n'est évidemment pas possible de désigner ainsi. L'appelation anglaise de brakets s'est imposée en physique atomique : semblables à des parenthèses ou à des accolades, ce sont d'importants symboles pour les opérations de la mécanique quantique. Si les typographes n'ont rien de mieux à proposer, autant prendre le mot tel quel. Les physiciens sont conduits à les utiliser séparement autant qu'ensemble. Plutôt que dire alors braket gauche, ou braket ouvrant, pour < , et braket droit, ou fermant, pour > , ils s'amusent à les appeler respectivement bra et ket. Le principe pourrait être étendu aux crochets : cro [ et chet ] ; aux accolades : acco { et lade } ; voire aux parenthèses : paren { et thèse }.

 

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