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Vie des Mots
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11 juin 2010

Histoire


      Le célèbre Museum National d'Histoire Naturelle a été créé par la Convention et la non moins célèbre Histoire Naturelle du comte de Buffon avait commencé de paraître dès le milieu du siècle. Si chacun des deux participait à un grand renouvellement, le mot « histoire », au contraire, se fossilisait pour une part.
      Comme son ancêtre grec historin, il avait servi à désigner toute enquête menée avec soin en vue d'accroître un savoir ; désignant la recherche elle-même, il pouvait aussi servir à nommer le rapport qui en exposait les résultats. Si les Histoires d'Hérodote racontent la Perse et les guerres médiques, l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien traite de géographie, des minéraux des végétaux et des animaux. Au XVIIe siècle, François Bacon, philosophe et grand chancelier d'Angleterre, écrivit une Histoire du règne du roi Henri le septième et, tout aussi bien, une Histoire des Vents. Puis le mot servit de plus en plus à désigner une description du passé et de moins en moins une description de la Nature. Cela lui valut de gagner une majuscule, comme d'autres une couronne : l'Histoire est l'un des grands acteurs de ce monde chez moult penseurs des tout derniers siècles, certains lui attribuant un sens, certains une fin.
      Pour l'essentiel, le sens de ce mot s'est néanmoins spécialisé, contrairement à ce qui arrive à tant d'autres, et la moitié savante de nos âmes doit se tenir contente de ce gain de précision. Il n'y a plus qu' « histoire naturelle » pour rappeler que le mot n'était en rien réservé, au départ, à la description de ce qui passe, et les exquises effluves surannées qui l'accompagnent là peuvent convenir à la moitié poétique de nos âmes.

 

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17 mai 2010

Antisémitisme


      Il a été fait remarquer bien des fois combien il est déplacé d'employer « antisémite » pour exprimer une animosité à l'égard des Juifs puisque le groupe sémite comporte d'autres peuples, dont les Arabes. Le mot apparut il y a un peu plus d'un siècle, venant sans doute d'Allemagne. Quoi qu'il en soit, son emploi est des plus inappropriés ; des Juifs aussi bien que des Arabes le rappellent eux-mêmes à l'occasion.
      On connaît la solution qui est d'employer « antijudaïque ». On hésite néanmoins à la pratiquer, en partie par inertie, en partie parce que naguère encore certains tenaient à le réserver pour exprimer l'adversité à la seule religion juive. Y a-t-il lieu de maintenir cet emploi, qui a pour conséquence que les Arabes ne seraient pas des Sémites comme les autres ? Il n'est pas impossible que la relation de la judéité à la religion juive n'ait pas encore été encore clarifiée avec un degré de précision susceptible de satisfaire tous les esprits scrupuleux. Mais le problème proprement religieux, qui était surtout le fait de l'Église catholique, a bien perdu de son importance. N'hésitons donc pas à utiliser « antijudaïsme » à propos du peuple et laissons les spécialistes des questions religieuses trouver une autre formulation.


9 juin 2014

Lance

 

     Le regrettable changement de sens du mot lance ne date pas d'hier. Lancer une arme de jet à la main, tel un javelot, est une chose ; présenter un front de piques à la cavalerie ennemie en est une autre. Le seul rapport est l'usage d'une arme à pointe la plus longue possible dans le second cas. Il était raisonnable d'appeler javelot, ou lance, ce qui se jette sur l'ennemi et pique ce sur quoi il vient s'empaler tout seul.
     Comme un fantassin, un cavalier peut lancer quelque javeline et l'appeler une lance. Par contre appeler lance ce qui n'est en fait qu'une longue pique, comme firent les chevaliers du temps jadis, c'est manquer de logique. Quand un suzerain rassemblait quelques centaines de « lances » pour l'accompagner dans ses aventures, son ost ne comptait en réalité pas une seule lance digne de ce nom. On objectera peut-être qu'en matière de folie, on n'était sans doute pas à ça près.

 

13 avril 2009

Collapse


      En anglais le nom et le verbe « collapse » expriment l'idée d'effondrement. L'origine en est le latin « collapsus », qui a ce sens, marqué par l'idée d'affaissement. Et en tant qu'anglicisme, disent certains de nos dictionnaires, « collapse » désigne une mauvaise tournure que peut prendre le séchage du bois. La Faculté préfère « collapsus » pour nommer un type d'effondrement physiologique. Il n'est pas mauvais, en effet, que la langue médicale conserve des formes latines, qui sont autant de preuves d'un savoir rassurant.
      Ces emplois ont quelque chose d'étrangement timide car, même si le français dispose déjà du mot « effondrement », le langage le plus courant peut avoir besoin de doubler ce dernier par un mot qui exprime une variété ou une nuance, que l'on réserve le nouveau à ce qui se produit à l'intérieur, comme dans le cas du bois et de l'organisme, ou qu'il serve à distinguer les effondrements spontanés de ceux que l'homme provoque, ou pour toute autre raison. Le cas échéant, le latin « collapsus » fournirait « collapse », aussi naturellement que « templum » a donné « temple ».
      Messieurs les Anglais ayant procédé les premiers à cette adaptation, nous leurs reconnaîtrions de bonne grâce l'antériorité. L'emploi de « collapse » dans notre langue, malgré sa véritable origine, pourrait ainsi continuer de passer pour un anglicisme. Il est le bienvenu comme tel puisqu'il rejoint tous ceux qui enrichissent le français dans le respect de ses sonorités, comme l'ont fait « paquebot » et « addiction ». Comme ce dernier, « collapse » entrerait, plus précisément, dans la catégorie des faux anglicismes, laquelle voisine la catégorie latine des faux imparisyllabiques au catalogue des ruses de la grammaire.
      En dépit des protestations à attendre de la part des étymologues, le nom « collapse » s'accompagnerait bien sûr du verbe « collapser » : « telle banque a collapsé » a quelque chose de plus propre que « la banque s'est effondrée », qui évoque un peu trop poussières insanes et gravats vulgaires.

 

21 décembre 2008

Apriori


      Les expressions « a priori », « a posteriori », « a fortiori » font toujours bien dans le tableau ; du moins tant qu'un accent grave sur le « a » ne vient pas tout gâcher, car le latin n'en veut point. La première des trois est aussi utilisée comme nom. Il est admis que l'on puisse avoir un a priori, ou des a priori, à l'égard de quelqu'un ou de quelque chose. Dans cet emploi, la soudure serait justifiée, sans même passer par l'étape superflue du trait d'union : pas d'a-priori, mais un apriori, des aprioris.
      Dangereuse révolution ? Subversion insidieuse ? L'expression « a parte », venue de l'italien, a déjà fait cette mue : depuis longtemps on écrit un aparté, des apartés, sans trait d'union et sans accent grave, mais avec accent aigu ; et le « s » est bien accepté de l'Académie.
      Pourquoi donc n'aurait-on pas également des apostérioris à l'égard des gens et des choses ? Même pour « afortiori » on saura bien trouver une utilisation


 
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17 juillet 2008

Napoléon premier

 
       Est-il mieux d'écrire « Napoléon I » ou « Napoléon Ier» ? C'est plus correct comme ceci, bien sûr, puisque l'on parle de « Napoléon premier » et non de « Napoléon un ».
       Est-il mieux d'écrire « Napoléon III » ou « Napoléon IIIème » ? C'est mieux comme cela, assurément, puisque cela se dit ainsi.
      Pourquoi cette différence ? En fait, aux temps anciens, on écrivait « Louis XII » en tant qu'abréviation de « Louis le douzième ». Le chiffre romain composé XII était alors l'écriture d'un ordinal (douzième) et non d'un cardinal (douze). Puis des gens instruits, croyant reconnaître en XII le nombre douze, prononcèrent « Louis douze », et semblablement pour tous les autres rois de France prénommés Louis à partir du premier, à savoir... Louis II. Les François furent plus à même de résister un tant soit peu : si « François le deuxième » est devenu « François deux », « François premier », bien qu'écrit « François I », est royalement resté « premier ». Cette petite incohérence se retrouve aussi dans certaines tables des matières : chapitre premier, chapitre deux, etc.



22 juin 2008

Classifier


    Depuis un certain temps déjà « classifier » signifie, conformément à l'étymologie, constituer des classes. Le verbe est aussi employé actuellement pour dire d'un document qu'on le classe parmi les documents secrets. Dans ce second sens c'est un décalque de to classify, verbe qui sert à dire classer tout autant que classifier.
     Il est vrai que « classer », employé sans une précision du genre de « secret Défense », est un verbe trop vague ; d'où la tentation de se contenter de détourner « classifier ». Cette solution de facilité est aussi insatisfaisante que pompeuse. Il faut chercher mieux.

 

3 mai 2008

De Montrichard en Bourgneuf


     La composition de noms tels que Montrouge ou Montrond est si transparente qu'il ne viendrait à personne l'idée de les prononcer mon-trouge et mon-tron. Il faut pourtant souffrir qu'en pays de Loire, sur les bords mêmes du doux-coulant Cher, Montrichard soit prononcé mon-trichar. La perte du sens n'y a même pas l'excuse d'un quelconque agrément sonore. Faut-il s'étonner, après cela, d'entendre Bourgneuf prononcé bour-gneuf ?
 

27 janvier 2008

Mail


      Qui ne sait que le mot « mail » existe en français depuis plusieurs siècles, et qu'il se prononce maille, tout comme « épouvantail », « soupirail », « émail » et « rail » ? Ce dernier, aux lointaines origines françaises, nous est venu d'Angleterre avec le chemin de fer. La prononciation anglaise (essayons de la rendre par l'écriture réyl) a laissé la place à raille.
      Il est normal que « e-mail », pour sa part, soit prononcé à l'anglaise : iméyl. Dans ce contexte télématique, il s'offre un choix intéressant à qui préfèrerait employer « mail » plutôt que « e-mail » ou « courriel ».
a)  Maintenir la prononciation dans la langue de Shakespeare, Disney & Co : méyl.
b)  Se dispenser du grasseillement et prononcer mèl, comme il se fait pour « cocktail » ainsi que pour... « mailing ».
c)  Prononcer maille, comme on fait pour « rail ».


13 mars 2010

Cogitoir


       Les observateurs de la vie internationale butent sur la traduction à donner au mot composé « think tank ». Il est utilisé dans les pays anglo-saxons, et ailleurs désormais, pour désigner les organismes qui consacrent leurs travaux à des analyses et à des projets de quelque ampleur, politiques ou économiques notamment. Ces organismes se situent généralement en dehors des administrations et des universités. Parmi les plus connus figurent la Commission Trilatérale, la Rand Corporation ou encore le Council on Foreign Relations.
      Comme souvent la traduction mot-à-mot est inepte : « réservoir à pensée » atteint même le grotesque. Les appellations classiques d'institut, de centre, de fondation, de cercle conviennent à certains think tanks, mais aucune n'est appropriée en toutes circonstances ; et dans bien des cas cénacle serait le bienvenu.
      Si l'on estime qu'aucun mot ne convient, parce que chacun a quelque chose de trop particulier, soit on en crée un tout nouveau, soit on en emploie plusieurs. De la Rand Corporation on peut effectivement dire que c'est un institut et de la Trilatérale que c'est un cénacle. Si l'on préfère tenter la voie malaisée du mot unique, autant commencer par s'amuser. Puisqu'il y a des ouvroirs, pourquoi n'y aurait-il pas des cogitoirs ?

 

2 janvier 2008

Libérisme


      Dans les débats relatifs au libéralisme, on ne sait pas toujours s'il est question de régime politique ou d'économie. On essaie de distinguer ces deux versants en désignant le second par « néolibéralisme » ou par « ultralibéralisme », sans que ce soit bien satisfaisant.
      Le français pourrait s'inspirer de l'italien, qui réserve
« liberalismo » au politique et emploie « liberismo » pour l'économique. Un libéral se dit « liberale » dans le premier cas, « liberista » dans le second. Rien de plus facile que d'employer libérisme pour désigner le libéralisme économique et libériste pour qui en est partisan.


1 juillet 2014

Consultant

 

     Un malade qui consulte un médecin est, sans surprise, un de ses consultants. Or un esprit sain qui vient à l'aide d'un patron dont l'entreprise est plus ou moins malade est aussi appelé un consultant ; cela fait partie de ce vocabulaire destructuré du monde des affaires, qu'il serait manifestement malséant, dans ce milieu, de mettre en question. Le conseiller venu de l'extérieur ne consulte pourtant pas ; il est le consulté. Mais on sent bien que cet adjectif a quelque chose de trop passif pour définir une profession ou une fonction. On ne voit pas quelqu'un proposer ses services en tant que consulté, ni même comme consultable. Ce n'est pas une raison pour se présenter comme « consultant ». Et dire « un conseil », comme il se fait dans le domaine judiciaire pour un conseiller, n'est pas plus réussi. On attend mieux de tous ces gens instruits.

 

15 février 2012

Tout(e(s))


     À propos de « tout » (mais pas de tout) règne une confusion qui ne fait pas honneur au français. Si l'usage du nom et de l'adjectif qualificatif est bien réglé grammaticalement, celui de l'adverbe donne lieu à une faute aussi inexcusable qu'officialisée.
    L'adjectif, accompagnant un nom en principe, marque le genre et le nombre par ses variations de forme : tout véhicule, toute institution, tous les animaux, toutes les sensations. Quant au sens, il équivaut à chaque. Même employé au singulier, il fait référence à une collection, en ensemble au sens mathématique du terme : chacun des véhicules... La précision qu'il apporte est franchement quantitative.
     L'adverbe, de son côté, est plus qualitatif. Il porte généralement sur un adjectif (ou un autre adverbe : tout doucement) et fait plutôt référence à une complétude : dans tout naturel ou dans tout entier, tout signifie complètement, intégralement, par opposition à partiellement, presque. En tant qu'adverbe, tout se doit d'être invariable, et il l'est effectivement dans la majorité des cas : tout entier, tout entière, tout entiers, tout entières. Toutefois il ne l'est pas au féminin devant une consonne : si tout beau donne lieu comme il se doit à tout beaux, on dit et l'on écrit toute belle et toutes belles.
    Les maîtres qui tentent de justifier cette exception avancent l'argument de l'euphonie. Comme on entend le T de la liaison dans tout entière, il serait bon de l'entendre dans tout belle, ce pourquoi l'on ajoute le E : toute belle. Or l'argument, bien discutable tel quel, s'effondre dans le cas du pluriel : dans toutes belles, le S ne concerne en rien la prononciation. Il constitue un aveu ; ce S est là comme marque du pluriel, en contradiction flagrante avec le principe d'invariabilité des adverbes. Du coup, le E se révèle être là comme marque du féminin et non pour des raisons d'euphonie.
    Il faut savoir reconnaître qu'un usage fautif s'est installé, et que la faute se voit redoublée par les tentatives de lui trouver des excuses. En fait elle n'en a aucune. On devrait, on doit dire et écrire tout belle et tout belles, comme il se fait pour tout entière et tout entières. Il n'y a rien de laid à ne pas prononcer le T devant une consonne, bien au contraire. Et l'on doit surtout refuser son respect aux arguments qui ne le méritent pas. « Mon bonnet, oui ; mon respect, non. »

 

13 juillet 2014

Ingénierie

 
     L'activité des ingénieurs s'appela le génie, et leur arme de même, laquelle fournit d'ingénieux engins à l'infanterie, à la cavalerie et à l'artillerie. Les civils ont aussi le génie informatique et le génie biologique.
    Pour la corporation dans son ensemble on a forgé « ingénierie ». L'obsession de faire parler les muets donne parfois la prononciation ingénieurie, parfois même avec cette orthographie, les deux ayant bien sûr pour elles de prolonger ingénieur. L'orthographie ingénierie s'imposant néanmoins, la prononciation de rigueur est ingéniri. Le génie des mots s'y laisse ainsi voir et entendre.

 

16 septembre 2010

i & j


      Les numérotations écrites se font usuellement en chiffres arabes. Néanmoins, depuis que l'on imprime des livres, les chiffres romains ont souvent été mis à contribution, que ce soit pour les tomes, pour les chapitres ou pour des pages à part, celles de l'introduction par exemple. Les chiffres romains prennent alors leur forme classique (I, II, III, IV, ... ), mais il peut leur arriver d'être écrits en minuscules (i, ii, iii, iv, ...). Dans ce cas, on peut même rencontrer j, ij, iij, iv, v, vj, vij, ... , où se voit qu'un i final devient systématiquement un j. Ce remplacement, purement ornemental, n'a aucune signification numérique. Au chapitre dixième de la Vie très horrificque du grand Gargantua père de Pantagruel, livres saints et chapitres sont évoqués dans ce style. Le quatre y est même écrit iiij, ce qui invite à penser que les horlogers n'ont pas toujours été les seuls à préférer à IIII à IV.

 

18 mars 2008

Hein


       Nombre d'auditeurs se demandent pourquoi tant de journalistes, de politiciens et d'experts lardent leurs propos de multiples « hein ». L'explication qui circule depuis longtemps à ce sujet est qu'il s'agit de l'expression d'un effort répété. Un peu comme le bûcheron qui ahane à chaque coup porté au tronc, le compétent pousse ses « hein » de manière quasi physique, parce qu'il peine en travaillant à éclairer l'En-bas.
      Une nouvelle hypothèse est actuellement en faveur chez les observateurs : il s'agirait d'un concours. Les adeptes de la Compétance glissent ces « hein » en grande quantité parce que c'est la façon la plus naturelle de monter en grade dans ce qu'eux-même appellent, de plaisante façon, la tribu des Heins.
      Mais peut-être y a-t-il une explication meilleure encore.

9 septembre 2010

Week-end


      Refaire aujourd'hui le procès de « week-end » serait sûrement vain, alors qu'il triomphe insolemment. L'instruction ne s'en poursuivra pas moins pour autant.
      Maintenir cette expression en francisant sa seule écriture n'est guère satisfaisant. Si gazole se justifie et passe bien, on ne peut pas en dire autant de ouiquende.
      La traduction mot à mot n'est pas toujours appropriée non plus. On peut partir en fin de semaine, comme on part en fin de mois ; il s'agit là d'une simple indication temporelle. Mais on ne va pas dire que l'on part en fin de semaine si l'on entend faire miroiter la goguette qu'inspire ce projet. Il y faut une tournure particulière et « partir en week-end » sert surtout à cela. Dans cet usage, le week-end c'est en quelque sorte des vacancettes. Les évoquer sous l'appellation de fin serait effectivement malvenu ; elles constituent une autre part de la vie, censément la meilleure.
      Saluons en passant les tentatives de création astucieuses, comme samanche ; ou se voulant telles, comme maine. Il en faudrait sans doute plus pour faire valoir que l'on sait profiter joyeusement de ses fins de semaine. Un jour, peut-être, quelque arbitre des modes aura l'intuition juste, dans une conjoncture faste.
       En attendant, contentons-nous de relever un petit problème grammatical à placer lors d'un repas du dimanche. Composé de deux mots dont les équivalents français sont féminins (fin et semaine), week-end est lui-même masculin. Il serait difficile de soutenir que « end », parce que neutre en anglais, serait plutôt masculin en français. Car même si l'on prétendait s'appuyer là sur une règle, celle-ci ne pourrait pas ne pas avoir d'exceptions. Or le cas qui nous occupe en constituerait clairement une puisque nombre d'amateurs de cinématographie parlent d' « une happy end ». Ne conviendrait-il pas de les suivre en disant « la week-end » ?

 

6 juillet 2010

Ne


      Il est un emploi de ne qui peut légitimement troubler tout un chacun. Dire je crains qu'il ne vienne n'est pas la même chose que dire je crains qu'il ne vienne pas ; c'est même le contraire. Dans la deuxième phrase, ne ... pas est la négation la plus habituelle qui soit et ne n'est ni plus ni moins que sa première partie. Dans la phrase précédente, ne n'a pas cette fonction négatrice : je crains qu'il ne vienne se paraphrase en il va venir et je redoute cette venue. Nous ne faisons là que maintenir un usage des plus anciens puisque je crains qu'il ne vienne traduit mot à mot timeo ne veniat, qui a exactement même sens.
      Il est incontestablement surprenant que soit utilisé, dans une phrase entièrement affirmative quant à la signification, un mot qui, en d'autres circonstances, est une marque de négation et qui n'a donc rien à y faire. Les grammairiens le classent parmi les mots explétifs, histoire de le classer. D'aucuns y voient une pure et simple incohérence et prônent son abandon. D'autres soutiennent au contraire qu'il y a là un petit écheveau à débrouiller, mais que cela suppose de renoncer à l'idée qu'une phrase ne dise jamais qu'une chose à la fois. Tout le monde est prêt à pareil abandon s'il s'agit de prendre acte de ce que les ambiguïtés existent. Cependant il est permis de penser que l'on a affaire ici à autre chose.
      On peut comprendre, en effet, que celui qui exprime sa crainte formule, intriquée avec cette expression, celle d'un souhait : puisse-t-il ne pas venir. Ce vœu prend très logiquement forme négative quand on l'explicite, ce qui vient d'être fait. Le ne explétif peut être vu comme la réduction poussée à l'extrême de ce qu'il ne vienne pas ! Il y a deux phrases en une seule, en quelque sorte, et deux fois venir : je crains qu'il vienne, mais pourvu qu'il ne vienne pas. L'usage du ne explétif apparaît alors comme un chef d'œuvre de concision.

 

2 novembre 2008

Des accents sur les majuscules


      Certaines personnes pensent que l'on ne met pas d'accent sur les majuscules ; que l'on écrit, et que l'on doit écrire, LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. Or on ne voit pas en quoi les accents, ni les cédilles d'ailleurs, seraient moins nécessaires avec des majuscules qu'avec des minuscules.
      Une des origines de cet état de fait, érigé à tort en obligation, pourrait bien avoir été que l'on hésitait à graver les accents dans la pierre. Non que ce fût impossible, mais plutôt par imitation de la langue-mère : les mentions gravés en latin, langue qui ignore les accents, eurent longtemps valeur de modèles. L'exclusion des accents a ensuite été renforcée par l'usage des machines à écrire, heureusement remplacées maintenant par les texteurs de la micro-informatique. Grâce à eux tout est redevenu possible, et les bonnes maisons d'édition font désormais imprimer les À aussi bien que et les É. Les cartes d'identité françaises s'y sont mises pour les patronymes. Seuls quelques banquiers résistent, ignorant sans doute que le moindre accent peut être aussi vital pour l'âme qu'une lettre tout entière.


11 octobre 2008

Déception


      À côté de l'usage ordinaire de « déception », il en est un qui confine au jargon des stratèges et du Renseignement : le mot y est à peu près synonyme de « tromperie ». Dans cet emploi, c'est un anglicisme, mais un faux, et qui, en dépit de cette qualité, et malgré qu'il ait pour lui une certaine logique, est à rejeter.
       Le verbe latin « decipere », auquel nous devons « décevoir » et « déception », signifiait tromper. Son sens s'est affaibli en français, mais l'anglais l'a maintenu dans « to deceive » et « deception ». Stratèges et espions anglophones ne pouvaient pas ne pas les employer d'abondance. Lors de la Seconde Guerre mondiale, certains Français ramenèrent ce sens perdu de « déception». On le trouve, par exemple, sous la plume de Pierre Nord, dans L'Intoxication, livre qui narre les tromperies de très haut vol de la première moitié du XXe siècle.
      Des spécialistes de la chose militaire et de ses à-côtés tiennent à employer « déception » dans le sens anglais, en essayant de faire valoir qu'il ne désignerait pas tout à fait la même chose que ce bon vieux « tromperie ». Et d'exhiber de pesantes définitions. À d'autres ! Le vernis scientifique ne parvient pas à masquer, en l'occurrence, certaine inféodation mentale.
      Si au moins il était vrai que « tromperie » ne suffît pas pour une expression exacte, ce qui ne peut pas être entièrement exclu, alors faudrait-il y aller franchement. « Décevoir » devrait recevoir un sens supplémentaire, voisin de celui de « tromper ». On voit bien qu'un tel retour aux origines latines, malgré toute la logique qu'y trouveraient les passionnés d'étymologie, ne serait pas praticable.


 
26 octobre 2020

Large

     Il n’aura échappé à aucun observateur des mots que l’emploi de « large » est de plus en plus... largement répandu. Il n’est plus question que de « majorités larges », de pays « largement ensoleillés », voire de mesures « largement plus précises », etc., etc. L’influence de l’anglais est là hautement vraisemblable, du fait de la distorsion venant de ce que large y signifie ample, tandis que large y est rendu par wide.
     C’est ainsi que nous voyons « large » signifier grand dans n’importe quelle dimension, alors que, dans le jeu des métaphores spatiales, d’autres adjectifs conservent une spécialisation.
     « Long » s’emploie surtout pour le temps. On dit toujours une longue durée, un long temps, et même longtemps ; les décisions ne sont pas prises à une longue majorité. Ce sera long veut dire que ça prendra du temps. L’ambigüité apparente de « longue route » (tantôt selon l’espace, tantôt selon la durée) n’en est pas vraiment une puisque la durée du parcours est proportionnelle à sa longueur (pour une vitesse donnée, comme est celle du marcheur).
     Certains esprits sont dits épais, tandis que d’autres sont qualifiés de fins. Une intelligence est plus souvent profonde, tandis qu’un savoir est vaste ou ample.
      .

 

25 mars 2013

Franche-Maçonne


     À l'égard de la mixité, les obédiences maçonniques manifestent une pudeur presqu'égale à celle de ces religions sans prêtresses, ou qui les relèguent dans un collège séparé. Le vocabulaire en témoigne : nul n'ose parler de
franches-maçonnes. Il y a bien des maçonnes, appelées sœurs, et même des Grandes Maîtresses ; mais que l'on dise franc-maçonne ne va pas sans intriguer. Pis encore, alors que le pluriel est francs-maçons pour les hommes, il est, paraît-il, franc-maçonnes pour les femmes.
     Il est vrai que ce problème orthographique dépasse la question de la mixité puisqu'il se pose déjà pour
franc-maçonnerie : l'emploi de franche-maçonnerie, qui devrait aller de soi, reste des plus discrets. Ces mystères mériteraient bien quelques lumières.

 

26 avril 2012

Mon Lieutenant

 

     Dans les Armées françaises, hormis la Marine, on dit « mon Lieutenant ». L'officier étant une femme, on lui dit « Lieutenant ». Instructeurs de nous expliquer que ce « mon » n'est en rien un adjectif possessif, mais l'abréviation de « Monsieur ». On conçoit que, de ce fait, il ne puisse être donné du « mon Lieutenant » à une femme.
     Or, instituteurs de nous l'expliquer, « monsieur » a été produit par le soudage de « mon sieur », tout comme il en va de « monseigneur », de « madame », de « mademoiselle », ainsi que du « mondamoiseau » auquel semble promis un certain avenir. Ergo dans « mon Lieutenant », « mon » n'est pas un adjectif possessif, mais l'abréviation de la soudure de « mon » et de « sieur ». Le « mon » militaire, au bout du compte, est un adjectif possessif d'abord soudé et qui, lors de l'opération subséquente de dessoudage (de débrasage diront certains), a changé de nature. Cette transmutation remarquable est un témoignage de plus des étonnantes ressources de l'esprit humain.

 

6 décembre 2010

Corporation


      « Corporation », accompagné d'une petite famille, pointe de plus en plus son nez avec un sens nouveau en français, celui de société, d'entreprise d'un certain poids, que lui donne la langue anglaise. On préfère société, notamment, lorsqu'il s'agit d'évoquer les actionnaires (la société distribue des dividendes) et entreprise pour évoquer plutôt les dirigeants (l'entreprise a une éthique). Corporation exprime bien l'idée organique que la société commerciale est comme un corps, dont les membres et organes divers concourent au bon fonctionnement du tout. Une place symbolique est ainsi reconnue aux employés, certes très allusivement, à côté des propriétaires et des dirigeants.
      Toutefois le sens traditionnel de corporation, en français, est celui de corps de métier. On sait que les métiers s'organisaient jadis en corporations et que la Révolution y mit fin. Sans même tenir compte de ce que le régime de Mussolini a prôné un « corporatisme » qui est autre chose encore, il appert que le risque de confusion est suffisant pour que soit rejetée la nouveauté paresseusement reprise de l'anglais. Multiplier pour un même mot des sens voisins appauvrit la langue. On compte sur l'honorable corporation des traducteurs pour travailler, au contraire, à l'enrichir.

 

30 novembre 2010

Paradigme


       Paradigme est un mot savant qui s'efforce d'entrer dans le vocabulaire courant. Savoir ce qu'il signifie est cependant de moins en moins aisé.
       Les grammairiens y firent appel pour désigner les modèles de conjugaison et de déclinaison. En français on apprend la première conjugaison avec chanter, ou avec aimer ; en latin on décline rosa, rosa, rosam... Un paradigme, en ce sens, est simplement un exemple servant de modèle.
       Assez récemment des philosophes ont attaché le mot à l'idée que les savants font progresser leur discipline à l'intérieur d'un certain cadre de pensée fait de concepts majeurs, de principes, de méthodes de recherche bien établies. Un modèle illustre sert alors de référence, par exemple la découverte par Newton de la gravitation universelle ; mais c'est le cadre de pensée lui-même, plutôt que le modèle, qui est alors appelé paradigme. Il arrive qu'une science, ayant épuisé les vertus d'un modèle, soit conduite à changer le « paradigme » qui organise ses travaux. Cette notion épistémologique est évidemment moins nette, moins précise que celle des grammairiens.
      À partir de là, le mot a été employé très librement par moult penseurs et commentateurs dans les domaines du politique, du social ou de l'économique. Il sert à exprimer une plus ou moins vague idée de manière de concevoir les choses, pourvu qu'elle ait quelque valeur de référence et généralement avec le sous-entendu qu'il est envisageable d'en changer. On parlera du paradigme du capitalisme fordien ou, tout aussi bien, de celui de la filiation patrilinéaire. Incontestablement la présence du mot donne du poids au propos.

 

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