Vie des Mots

Petites réflexions sur notre langue, par Lutécole

16 février 2009

Athéna aux yeux pers


      On parle d'Athéna aux yeux pers, mais jamais de Minerve aux yeux pers. Comment sait-on, d'abord, qu'Athéna a les yeux pers ? Pers, c'est-à-dire d'un bleu sombre et tirant vers le vert, à ce que l'on dit. Les dictionnaires nous apprennent que ce mot vient de « persan ». Il qualifierait un certain bleu, comme il y a aussi un bleu de Prusse. Pourquoi Athéna n'aurait-elle donc pas les yeux prus ? Et surtout, que viennent faire les Persans à propos des yeux d'une déesse née bien avant leur première chabanou ?
      Les érudits nous aident. Athéna est dite glaucopide dans les textes grecs. De glaucos et d'ops. La seconde racine désigne les yeux en tant que regardant ; mais que signifie la première ? C'est là que quelque chose se noue. Glaucon est un des mots qui désignent la mer, à côté de thalassa. Le propre de glaucon est de l'évoquer dans son aspect coloré. Comme la changeante mer, le mot a pris deux sens différents : il peut vouloir dire brillant, mais également bleu-vert sombre. Ce deuxième sens est passé dans notre adjectif « glauque » qui évoque bien le côté sombre, un peu inquiétant de la mer. En grec, ce n'est que l'un de ses sens.
      Plongens-nous dans la mer des mots grecs. On y trouve aussi le nom glaux, qui désigne, étrangement, l'oiseau d'Athéna : la chouette. L'explication, en fait, part de là. Athéna est dite par Homère « aux yeux de chouette » parce que cet animal, voyant la nuit, perce les ténèbre de son regard. Or l'esprit d'Athéna en perce des ténèbres. C'est donc très compréhensiblement qu'elle fut qualifiée de glaucopide, de clairvoyante. L'adjectif utilisé, glaucos, faisait allusion aux yeux de l'animal parce qu'il leur était attribué d'être brillants, comme la mer sous le soleil, et que cette brillance était censée expliquer leur vertu nocturne. Héra, semblablement, est dite aux yeux de génisse, par allusion à leur douceur.
      Il faut croire que quelque traduction fit basculer de brillant à bleu-vert le sens attribué au glaucos présent dans « glaucopide ». Athéna devint ainsi une déesse aux yeux bleus. Mais pas n'importe quel bleu : un de ceux qui devaient être à la mode à l'époque de la traduction : un bleu de Perse, disait-on sans doute. Le mal était fait ; on n'y vit plus clair du tout. Le traducteur, faut-il croire, était bien puissant pour influencer toute l'Europe et tous ses humanistes. La bonne déesse n'aurait-elle pas eu des ennemis bien en place ? Sa clairvoyance ne faisait-elle pas de l'ombre à quelque autre dieu ?
      Minerve, de son côté, ne pouvait être glaucopide parce que ce jeu de mot est intraduisible en latin. Voilà pourquoi elle n'a pas les yeux pers.


 

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