31 juillet 2016

Monnaie

 

    Les débats sur la monnaie, qui atteignent un public de plus en plus vaste, donnent l'occasion d'observer un peu de désordre dans le vocabulaire des connaisseurs.

    Tous rappellent que la monnaie prit d'abord la forme métallique des lingots et des pièces, puis que furent inventés les billets. La monnaie-papier ne bénéficiant pas d'une réputation égale à celle des métaux précieux, fut qualifiée de fiduciaire, non pour dire qu'elle inspire confiance, mais qu'il lui faut l'inspirer pour assurer sa valeur.

    La monnaie de compte, pour sa part, consiste en écriture de crédits et de débits ; aussi est-elle à juste titre qualifiée de scripturale. On ne voit pas grand-monde la qualifier de fiduciaire, peut-être pour conjurer la crainte que la confiance ne lui soit pas tout acquise...

    Dernières nées, les monnaies électroniques intriguent ; l'origine privée de certaines leur vaut une curiosité soutenue. Or les présenter comme électroniques ne les caractérise pas vraiment. Celle de nos comptes bancaires, dite scipturale en souvenir de l'ère de l'encre, n'est ni plus ni moins électronique pour ce qui est de à sa matérialité. Et de même pour les porte-monnaie électroniques et autres cartes bancaires prépayées. Parler de monnaies numériques est une façon discutable de dire informatique, mais il est vrai que la monnaie de notre compte en banque est toujours dans un ordinateur ; le sien, pas le nôtre.

    Quant au terme plutôt journalistique de cash, [monnaie de] caisse en anglais, il s'observe qu'il s'agit des billets pour les particuliers (le liquide, les espèces). Pour les entreprises, grandes surtout, le cash c'est les liquidités, c'est-à-dire la monnaie disponible immédiatement ou presque, celle qui permet un investissement dans un délai rapproché.

    Tant la monnaie en papier et que les monnaies scripturales ont hérité de l'appellation « argent ».  On dit qu'on a ou que l'on veut de l'argent, pas de la monnaie ; sauf lorsqu'il s'agit de fournir ou d'obtenir l'appoint.

 

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07 juillet 2014

Fleuves et rivières

 

    Les géographes nous apprennent à distinguer fleuves et rivières, les premiers, contrairement aux secondes, se jetant dans quelque océan ou quelque mer digne de ce nom.
    Un coup d'œil à l'étymologie laisse perplexe sur la question. Le fleuve est fondamentalement ce qui flue, ce qui présente un flux. Or les rivières n'en manquent pas. À l'inverse rivière a même origine que rivage. La rivière est ainsi nommée, paraît-il, parce qu'elle a des rives. Or on ne voit pas qu'un fleuve en manque.
    Un géographe a donc cru nécessaire de tordre deux mots dans le seul but de distinguer ce qui flue jusqu'à la mer de ce qui ne fait que confluer en amont de là. En est-on plus avancé ?

 

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09 juin 2014

Lance

 

     Le regrettable changement de sens du mot lance ne date pas d'hier. Lancer une arme de jet à la main, tel un javelot, est une chose ; présenter un front de piques à la cavalerie ennemie en est une autre. Le seul rapport est l'usage d'une arme à pointe la plus longue possible dans le second cas. Il était raisonnable d'appeler javelot, ou lance, ce qui se jette sur l'ennemi et pique ce sur quoi il vient s'empaler tout seul.
     Comme un fantassin, un cavalier peut lancer quelque javeline et l'appeler une lance. Par contre appeler lance ce qui n'est en fait qu'une longue pique, comme firent les chevaliers du temps jadis, c'est manquer de logique. Quand un suzerain rassemblait quelques centaines de « lances » pour l'accompagner dans ses aventures, son ost ne comptait en réalité pas une seule lance digne de ce nom. On objectera peut-être qu'en matière de folie, on n'était sans doute pas à ça près.

 

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29 octobre 2013

Coup d'État

 

     « Coup d'État » a connu une belle fortune puisque cette expression s'emploie en japonais (kudeta) aussi bien que, telle quelle, en anglais (amis xénographes, mettez un É !). On la comprend surtout de nos jours comme désignant un coup décisif porté illégalement aux institutions et venu de l'intérieur du pays ; plutôt de la gent militaire d'ailleurs, les peuples effectuant pour leur part des révolutions. Contentons-nous d'une modeste interrogation sur la préposition mise à contribution.
     Pourquoi ne dit-on pas coup à l'État ? Un coup sur la tête, ou à la tête, n'est pas en soi un coup de tête (c'est-à-dire donné avec la tête) : ce n'est pas la même tête qui est en cause. La raison de cette bizarrerie est que l'expression servait initialement à désigner un coup porté par l'État lui-même à quelque Grand aux entreprises réputées factieuses. Ainsi de l'arrestation du surintendant Fouquet ; ou encore, un peu auparavant, de l'exécution du maréchal d'Ancre. L'important, pour qu'il y eût bien coup, était que la surprise accompagnât la brutalité. Le coup du 2 décembre 1851 releva, pour sa part, des deux genres à la fois, puisque porté à l'État par son propre chef. Cette conjonction particulière contribua-t-elle au basculement sémantique de l'expression ? Toujours est-il que celle-ci est restée syntactiquement indifférente aux convulsions politiques.

 

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12 mars 2013

Loup y es-tu ?

 


Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas.
Si le loup y était, il nous mangerait.
Mais comme il n'y est pas, il nous mangera pas.
Loup y es-tu ?
Non.
Que fais-tu ?
Je mets mes chaussettes.


Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas.
(...)
Loup y es-tu ?
Non.
Que fais-tu ?
Je mets mon slip.


(...)
Loup y es-tu ?
Non.
Que fais-tu ?
Je mets mon T-shirt.


(...)
Que fais-tu ?
Je mets mon jean.


(...)
Je mets mon pull-over.


(...)
...mes baskets.


(...)
...mon bob.


(...)
Je mets le k-way de Papa, parce que le duffle-coat de Grand-Papa est out et que le macintosh d'Arrière-Grand-Papa fait has been.


Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n'y est pas.
(...)
Loup y es-tu ?


?


??


???

 





YES, AND I WILL EAT YOU !





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17 décembre 2011

Fabulation


    Des milieux entichés de communication bruissent d'un concept nouveau, le storytelling ; mot à mot : le racontage d'histoire. On élabore une grande histoire, on la nourrit de preuves subtiles, on la diffuse par mille canaux avec art et avec assez d'insistance pour qu'elle devienne une vérité, et même mieux qu'une vérité : la réalité. Ainsi procèdent, dit-on, quelques grandes entreprises voulant passer pour éthiques. Certains États insuffisamment démocratiques feraient de même pour entraîner leur peuple dans des aventures scabreuses avec enthousiasme.
     Laissons le décalque racontage d'histoire aux commissions de terminologie dont les mots inanimés n'ont manifestement pas d'âme. Le français dispose de fabulation et de son compère affabulation. Leurs emplois ont évolué au cours des âges et les dictionnaires ont du mal à s'accorder à leur sujet. De nos jours, les deux traînent une idée d'invention mensongère, le fabulateur pouvant aller jusqu'à croire lui-même à ce qu'il raconte, alors que l'affabulateur n'a pas cette excuse. Fabuler et affabuler ont servi, entre autres, à désigner un aspect du métier d'homme ou de femme de lettres, à savoir le travail d'organisation de la narration, et souvent de la fiction, dans une œuvre littéraire. Ces deux verbes sont donc disponibles pour dire raconter une histoire en y mettant l'idée que cette histoire est très élaborée et qu'elle cherche à tromper en grand. Tant que le rôle du préfixe a(f)- n'aura pas été éclairci par les meilleurs connaisseurs du français, on peut s'en passer. La fabulation, donc, c'est le racontage d'histoire sous sa forme consciente et volontaire, particulièrement élaborée, peut-être même grandiose. L'histoire ainsi racontée n'est ni plus ni moins qu'une fable.

 

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27 novembre 2011

Clôturer


     Un bras de fer s'est engagé, depuis quelques années, entre clore et clôturer. Naguère clore était le synonyme de fermer qui marquait un état définitif (clore le bec) ou du moins une situation des plus nettes (trouver porte close). Clôturer servait pour dire installer une clôture : on clôturait un pré.
    Désormais clôturer s'emploie pour dire fermer. En bourse, on clôture chaque soir les cotations ; les marchés apprécient sans doute ce style. Par voie de conséquence, il ne faut pas dire que le Palais Brongniard, en tant que temple de la Bourse de Paris, est maintenant fermé, mais qu'il est clôturé. Et donc, si la Modernité est cohérente, il lui faut reformuler le Grand Débat périodique en termes nouveaux : convient-il de rouvrir les maisons clôturées ?
    Il est vrai que si
clore a pour lui l'élégance, il pâtit des défauts de sa conjugaison : les grammaires ne lui reconnaissent pas de temps du passé, même à l'indicatif ; ni imparfait, ni passé simple ne semblent en usage. Qu'à cela ne tienne ! Certains proposent je closais pour le premier et je closis pour le second. L'effet en est curieux, comme pour toute nouveauté langagière. Après les trois premiers emplois, on se demande ce qu'il y avait là de curieux. Après le dixième, on rit de ceux qui trouvent encore cela curieux.

 

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28 juin 2011

Cyber


    Chacun de nous a déjà rencontré le préfixe cyber, ne serait-ce que dans cybercafé. Les médiats semblent restreindre son usage courant à un certain domaine désormais, offrant par là matière à réflexion. Ils informent régulièrement sur ce qui se déroule dans le cyberespace, et qui est principalement du registre de la cyberguerre et du cybercrime. Peu de cyberpaix en revanche, ou de cybercommerce ; pour toute particule, le commerce se contente d'un e-. Même le cyberpunk, à ce que l'on dit, n'est plus ce qu'il fut. Que recèle donc ce préfixe pour tant attirer à lui ce qui évoque la puissance ?
    Les sens de la racine grecque
kuber se retrouvent fidèlement dans les mots de la famille de gouverne : gouvernail, gouvernement. Ce sont très précisément les sens de piloter et de gouverner. Que cyberguerre et quelques autres prennent de l'ascendant n'est donc que fidélité étymologique. Le véritable problème est au contraire de savoir pourquoi cyber intervient dans tant de mots qui n'ont rien à voir avec ces thèmes.
    Selon toute apparence, c'est
cybernétique, en anglais d'abord, qui a donné le ton. Le terme désignait, non sans justesse, la science des commandes et des régulations automatiques. Peut-être des anglophones trouvèrent-ils bon de l'imposer à tout ce qui était informatique en réseau, faute de disposer des équivalents d'informatique et de télématique. Mêler des cafés à l'affaire n'était pas de si bon goût que ça.

 

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30 novembre 2010

Paradigme


       Paradigme est un mot savant qui s'efforce d'entrer dans le vocabulaire courant. Savoir ce qu'il signifie est cependant de moins en moins aisé.
       Les grammairiens y firent appel pour désigner les modèles de conjugaison et de déclinaison. En français on apprend la première conjugaison avec chanter, ou avec aimer ; en latin on décline rosa, rosa, rosam... Un paradigme, en ce sens, est simplement un exemple servant de modèle.
       Assez récemment des philosophes ont attaché le mot à l'idée que les savants font progresser leur discipline à l'intérieur d'un certain cadre de pensée fait de concepts majeurs, de principes, de méthodes de recherche bien établies. Un modèle illustre sert alors de référence, par exemple la découverte par Newton de la gravitation universelle ; mais c'est le cadre de pensée lui-même, plutôt que le modèle, qui est alors appelé paradigme. Il arrive qu'une science, ayant épuisé les vertus d'un modèle, soit conduite à changer le « paradigme » qui organise ses travaux. Cette notion épistémologique est évidemment moins nette, moins précise que celle des grammairiens.
      À partir de là, le mot a été employé très librement par moult penseurs et commentateurs dans les domaines du politique, du social ou de l'économique. Il sert à exprimer une plus ou moins vague idée de manière de concevoir les choses, pourvu qu'elle ait quelque valeur de référence et généralement avec le sous-entendu qu'il est envisageable d'en changer. On parlera du paradigme du capitalisme fordien ou, tout aussi bien, de celui de la filiation patrilinéaire. Incontestablement la présence du mot donne du poids au propos.

 

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18 octobre 2010

Différences


       La famille du vieux mot « différence » n'en finit pas de s'enrichir, tant dans les sens que dans les formes qui les expriment.
      Qualitativement, il y a différence lorsque deux choses ne sont pas identiques. Le nombre dix est différent du nombre cent, tout comme la poire l'est de la girafe. Nous avons aussi appris à l'école un sens quantitatif. La différence entre deux nombres est, très précisément, ce que l'on obtient par  soustraction de l'un à l'autre : entre cent et dix, la différence est quatre-vint dix.
      Relevant de la première conjugaison, le verbe différer a pour participe présent différant, lequel vit dans l'ombre de son faux jumeau l'adjectif différent.
      Le verbe différencier s'emploie pour dire que l'on observe une différence (différencier le vrai du faux) ou, aussi bien, qu'elle apparaît d'elle-même (les espèces biologiques se différencient au cours de l'évolution).
      Les mathématiciens ont reçu du subtil Leibniz la notion de différentielle, qui désigne chez eux une différence entre deux nombres si proches l'un de l'autre qu'elle en est extrêmement petite ; elle s'applique à toutes les quantités que l'on estime pouvoir qualifier d'infiniment petites. Calculer une différentielle consiste à différentier et cet art constitue le célèbre calcul différentiel, une des composantes du calcul infinitésimal.
      À côté de l'adjectif différentiel il y a le nom différentiel. Il désigne depuis un siècle un mécanisme servant à répartir entre les roues le mouvement venu du moteur. Le progrès des sciences accompagnant celui des techniques, économistes et financiers utilisent désormais le mot pour désigner de simples différences, de vulgaires écarts. Si un taux de croissance est de 7 % dans un pays et de 5 % dans un autre, il est bien vu de dire que le différentiel est de 2 %.