04 août 2016

Adréle

 

     L'envoi d'un message électronique ou d'un courrier électronique suppose une adresse à laquelle le destinataire trouvera ce mél ou ce courriél. Non moins électronique, cette adresse est donc une adréle. Ces mots fabriqués, porteurs de l'indispensable accent évocateur de l'électron, ne plaisent pas à tous ; c'est la loi du genre. Pour que le temps fasse son œuvre d'accoutumance, encore faut-il tenter de les lancer avec quelque insistance et un minimum d'arguments. Pour adréle on voudra bien noter que c'est au deuxième 'e' de « électronique » que l'on  doit d'office cette forme féminisée. Ni effort, ni mérite.

 

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16 février 2014

Contre-espionnage

 

     Des puissances étrangères auraient entrepris, à ce qu'il se dit, de nous espionner sous toutes les coutures. On conçoit que d'aucuns, en légitime défense, voire par pulsion de rétorsion (que l'on espère exempte de toute xénomisie), puissent chercher l’aide des lettres et des mots dans l’établissement de leur ordre ou désordre de bataille.
    Il est à craindre que les ordinateurs ne finissent toujours par venir à bout des procédés mécaniques de protection, tant stéganographiques que cryptographiques. Dans ce domaine le commun des mortels peut au mieux multiplier les petits jeux d'apparence, telle con cas sage. Considérons plutôt la nécessité que la machine passe la main à des humains pour ce qui est d'établir véritablement le sens et d'extraire des informations sûres. Afin de leur mâcher le travail au mieux, elle peut aller jusqu'à pourchasser les ambigüités. Dans « si nécessaire soit-il de prévenir des coups d'État ou, du moins, de les jauger, vouloir tout contrôler débouche sur la déception » un logiciel repèrera aisément trois termes ou expressions notoirement équivoques, de sorte que 2 2 2 combinaisons permettent déjà de proposer huit sens pour la phrase. Le neuvième et le dixième (sans parler de l'onzième) ne donneront pas moins de fil à retordre aux analystes. Plutôt que s'en prendre aux ordinateurs, ne serait-il donc pas plus efficace et plus amusant de viser directement l'intellect et le moral de ces espions, de travailler à peroccuper leurs samanches et à leur sublimer le ciboulot ?
     Différent du chiffrage, qui opère sur les lettres, est le codage. Un mot pour un autre ou une phrase pour une autre, selon une décision préalable et arbitraire, est une pratique éprouvée : messages de Radio-Londres, vers obscurs de poètes mystérieux, recettes de cuisine saugrenues, etc. De tout temps, d'ailleurs, l'argot, et pas seulement celui des malandrins, eut pour fin de n'être compris que de peu. Si la langue, dans son usage courant, peut certes s'en inspirer, il serait dommage de s'en contenter, car, pour ce qui est de perturber et d'enrager les indiscrets, ses vertus contorsionnistes ne demandent qu'à se déployer ; chacun connaît toutes sortes de procédés et de manières, qu’il suffit de cultiver en foule. L'intelligence suffisant aux glaucopides pour entendre, il est loisible de renouveler sans fin l'art universel de l'allusion ; de fournir de faux nombres par millions et par billions ; de pratiquer ellipses, paraboles et hyperboles ; ou, plus subtilement encore, de farfouiller dans le trésor des antiques et vénérables lettres guerrières. Xénomanes n'a-t-il pas dit on ne peut mieux ce qu'andouilles sont ?

 

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22 novembre 2012

Homi

 

     Dans les romans d'espionnage, il arrive qu'un service très spécial reçoive l'ordre d'éliminer un ennemi de son pays. Certains auteurs appellent cela une opération homo. Ce terme homo peut s'interpréter comme une mauvaise abréviation d'homicide. À moins que l'on affaire là à une façon pudique de dire « opération visant un homme », pour laquelle aurait été convoqué le mot latin homo, lequel désigne tout être humain, qu'il soit homme ou femme ; dans ce cas, d'ailleurs, le datif homini semblerait encore plus approprié.
    Quoi qu'il en soit, cette tradition lexicale se heute désormais à l'usage, familier mais très répandu, du préfixe homo comme abréviation du mot homosexuel. De ce fait, continuer de parler d'opération homo, dans le sens rappelé ci-dessus, pourrait induire de déplaisantes ambiguïtés, et même risquer de prêter le flanc à l'accusation d'homomisie. L'esprit du temps devrait donc pousser les romanciers à s'en soucier. Osera-t-on leur suggérer de parler désormais d'opération homi ?

 

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29 mai 2011

Temps


    Les esprits cartésiens s'étonnent sûrement de ce que le français puisse se complaire dans la plus parfaite équivocité à propos de deux choses aussi importantes que le temps et le temps. En fait il est bien rare qu'il en résulte de l'embarras. Nous savons quel sens donner à ce mot par le contexte d'abord, mais aussi par les tournures employées : quel temps avez-vous ? de quel temps disposez-vous ?
    Temps, au sens de durée, vient en ligne directe du latin tempus. Temps au sens de l'état du ciel viendrait de tempestas, qui a aussi donné tempête. Il paraît raisonnable de supposer un lien entre ces deux mots latins : le temps qu'il fait est l'état de l'atmosphère à un certain moment du jour ; il a aussi quelque rapport avec la saison, donc avec le moment dans l'année. Est-ce une raison pour que notre langue se laisse aller de la sorte ?
    Comment s'appelle l'étude du temps ? Dans un cas c'est la chronologie, parce que chronos est l'équivalent grec de tempus. Dans l'autre c'est la météorologie, en souvenir de l'époque où les météores étaient tous les phénomènes naturels apparaissant dans le ciel : pluie, nuages, arc-en-ciel, etc. Météo n'est qu'une abréviation, une de celles qui font le désespoir des étymologues, à l'instar de vélo et d'euro.
    Ces considérations suggérent ce qui aurait pu advenir. Le temps qu'il fait aurait pu s'appeler la météorie, tout comme l'autre aurait pu s'appeler la chronie. Fol qui suggérerait maintenant pareille réforme ; sauf peut-être à laisser...

 

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11 décembre 2010

Nègre


      Quoique l'emploi de « nègre » soit souvent péjoratif, voire insultant, il n'est pas envisageable de condamner entièrement ce mot, et ses proches encore moins. D'ailleurs nul ne refuse de dire que la traite fut le fait de négriers, et la négritude elle-même fut chantée par d'illustres Noirs. Qui demanderait sans se ridiculiser que l'on débaptisât Nègrepelisse et le cap Nègre ?
       La courtoisie invite incontestablement à un effort d'imagination dans le cas où « nègre » désigne celui qui écrit anonymement un texte pour le compte d'autrui. Le mot traîne alors comme de la bonne conscience à l'égard de l'exploitation coloniale des populations africaines. Lui mettre des guillemets n'étant qu'un pis-aller, peut-être serait-il temps de renouveler l'art de l'allusion. Les matériaux ne manquent pas et permettent bien des nuances : porte-plume, scribe, valet,  tâcheron,  galérien, serf, soutier, esclave, mainmortable, hilote... Et n'hésitons pas à moderniser allègrement : infoserf, ordisclave, clavilote...

 

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13 mars 2010

Cogitoir


       Les observateurs de la vie internationale butent sur la traduction à donner au mot composé « think tank ». Il est utilisé dans les pays anglo-saxons, et ailleurs désormais, pour désigner les organismes qui consacrent leurs travaux à des analyses et à des projets de quelque ampleur, politiques ou économiques notamment. Ces organismes se situent généralement en dehors des administrations et des universités. Parmi les plus connus figurent la Commission Trilatérale, la Rand Corporation ou encore le Council on Foreign Relations.
      Comme souvent la traduction mot-à-mot est inepte : « réservoir à pensée » atteint même le grotesque. Les appellations classiques d'institut, de centre, de fondation, de cercle conviennent à certains think tanks, mais aucune n'est appropriée en toutes circonstances ; et dans bien des cas cénacle serait le bienvenu.
      Si l'on estime qu'aucun mot ne convient, parce que chacun a quelque chose de trop particulier, soit on en crée un tout nouveau, soit on en emploie plusieurs. De la Rand Corporation on peut effectivement dire que c'est un institut et de la Trilatérale que c'est un cénacle. Si l'on préfère tenter la voie malaisée du mot unique, autant commencer par s'amuser. Puisqu'il y a des ouvroirs, pourquoi n'y aurait-il pas des cogitoirs ?

 

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25 avril 2009

Bouffodrome


       Lorsque le fast-food états-unien débarqua et nous libéra de notre lenteur, les commissions de terminologie produisirent la traduction que l'on pouvait attendre d'elles, une traduction qui leur ressemble, bien basse de plafond. Puisque « fast » et « food » signifient rapide et nourriture, allons-y pour « restauration rapide »...
    Or on ne peut pas dire que l'expression évoque merveilleusement l'industrialisation et la dynamisation de l'acte de se nourrir. Rien à voir avec fast-food, qui est l'image même de la pratique Amérique entraînant le monde vers une globalité joyeuse. Et quelle balourdise quand il s'agit de développer une famille de mots ! Irai-je me restaurer rapidement ? Dînerons-nous dans un restaurant rapide ? Êtes-vous amateur de restauration rapide ?
     Les partisans de « bouffodrome » sont peut-être des drôlins et leur proposition ne risque pas de faire tache d'huile dans nos textes législatifs. Mais au moins dispose-t-on là de bouffodromie, bouffodromique, bouffodromal, bouffodromisant, bouffodromer, bouffodromeux, bouffodromaire,  bouffodrophile, bouffodromise, bouffodroméraste e tutti quanti.

 

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21 décembre 2008

Apriori


      Les expressions « a priori », « a posteriori », « a fortiori » font toujours bien dans le tableau ; du moins tant qu'un accent grave sur le « a » ne vient pas tout gâcher, car le latin n'en veut point. La première des trois est aussi utilisée comme nom. Il est admis que l'on puisse avoir un a priori, ou des a priori, à l'égard de quelqu'un ou de quelque chose. Dans cet emploi, la soudure serait justifiée, sans même passer par l'étape superflue du trait d'union : pas d'a-priori, mais un apriori, des aprioris.
      Dangereuse révolution ? Subversion insidieuse ? L'expression « a parte », venue de l'italien, a déjà fait cette mue : depuis longtemps on écrit un aparté, des apartés, sans trait d'union et sans accent grave, mais avec accent aigu ; et le « s » est bien accepté de l'Académie.
      Pourquoi donc n'aurait-on pas également des apostérioris à l'égard des gens et des choses ? Même pour « afortiori » on saura bien trouver une utilisation


 

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01 octobre 2008

Idéosyncrasie


      Le mot « idéologie » fut vite détourné de son sens propre et il en souffre. Tentons quelque chose pour le sortir de cet état pitoyable.
      Des philosophes français, vers la fin du XVIIIe siècle, avaient entrepris de pousser l'étude de l'esprit humain et de son fonctionnement. Estimant que l'idée est la forme élémentaire de la pensée, ils avaient fort logiquement appelé leur discipline « idéologie ». Les plus connus de ces Idéologues sont, après leur inspirateur Condillac, Volney et Destutt de Tracy.
      Le mot fut repris en Allemagne et en vint à désigner, notamment avec Karl Marx, les conceptions d'ensemble à travers lesquelles une société ou une classe voit le monde et y oriente son action. Puis le sens s'est affaibli et chargé de quelque opprobe : on aime opposer le pragmatisme du patronat et des gouvernants à l'idéologie des syndicats et des opposants.
      Or étudier les idées était une belle idée, et il n'y a plus de mot pour désigner cela. Le plus approprié étant incontestablement « idéologie », il faut le rendre à son sens premier, quoi qu'on dise. Pour désigner les conceptions collectives, qu'elles soient politiques, économiques, religieuses ou autres, lesquelles ne méritent en rien la terminaison « logie » puisque ce ne sont pas des études, on n'a qu'à se rabattre sur « idéosyncrasie », inspiré de «idiosyncrasie ». Ce mot-ci désigne, pour un individu (idios), l'ensemble (syn) de ce qui entre dans sa constitution (crasie). On pourrait dire que la syncrasie, c'est le rassemblement des éléments constituants, ce que n'est pas la logie.


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12 septembre 2008

Récession


       Les gens simples croient qu'une économie est en récession lorsque le produit intérieur d'un pays, mesure de la richesse qui s'y produit, diminue. Si les statistiques sont trimestrielles, et si le PIB diminue pendant le premier trimestre d'une certaine année, ces naïfs pensent qu'il y a eu récession au premier trimestre; que cela ne préjuge en rien de la suite; et que tant mieux s'il y a progression ensuite.
       Or les media de masse nous serinent, avec une patience méritoire, que la « définition technique » exige deux trimestres consécutifs pour qu'il y ait récession. N'espérons pas apprendre le nom du technicien de génie qui en a décidé ainsi, et cherchons encore moins à savoir si les media de masse s'interrogent sur ce qu'ils psalmodient; occupons-nous sagement de notre jardin.
       Le problème qui se pose à l'amateur de mots est que le PIB d'un pays pourrait diminuer de 2 % au premier trimestre, puis augmenter de 1 % au deuxième, diminuer à nouveau de 2% au troisième, augmenter encore de 1 % au quatrième, et ainsi de suite. Par les vertus de la définition technique, cet heureux pays ne connaîtrait jamais la récession. Mais comment désigner l'évolution de son produit intérieur, que ce soit sur un, deux, trois, quatre trimestres ou plus ? Très simple : il y a croissance négative.
 
 

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