Vie des Mots

Petites réflexions sur notre langue, par Lutécole

12 juillet 2009

Alinéa


      Dans un texte qui entend être aisé à lire, chaque paragraphe doit être bien visible. On doit les percevoir sans même les chercher des yeux. Il y a plusieurs manières de marquer un changement de paragraphe : aller à la ligne en est la principe ; mais cela ne suffit pas. Au cours des siècles, on a donc pratiqué divers compléments : commencer le nouveau paragraphe par une lettrine bien visible, ou bien laisser une ligne blanche entre les deux, ou encore commencer le second par un alinéa.
      Cette dernière solution est aussi efficace que simple. À proprement parler, « alinéa » évoque le seul fait d'aller à la ligne. En pratique, le mot désigne le petit retrait que l'on ménage au début de la première ligne du nouveau paragraphe. C'est lui qui fait tout pour rendre visible le début d'un nouveau paragraphe.
      Aller à la ligne demande ce minimum d'élégance.

 

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02 avril 2009

L'apostrophe


      L'apostrophe, jolie virgule volante, a pour fonction principale de marquer l'élision : « l'élision », justement, pour éviter le déplaisant hiatus de « la élision » ; ou bien, comme avec « manif' », pour faire bref. Les règles de son emploi connaissent des exceptions bien établies : « l'un, l'une » se disent et s'écrivent « le un » lorsque l'on parle du nombre et « la une » pour les journaux. Il s'observe aussi d'étrange hésitations collectives : on dit assez systématiquement « la onzième heure », mais sans bonne raison. La preuve en est que c'est « près d'onze heures » qu'on a des chances de rencontrer Edmond Teste près de la Madeleine.
      À côté des négligences courantes telles que « manif », on subit de véritables privations d'apostrophe, aux justifications bien discutables. Sur les affiches se lisent des tournures telles que « un film de Éric Untel ». L'absence d'élision est normale en cas de passage à la ligne : un film de / Éric Untel. On peut aussi concevoir une intention de marquer une césure, de faire valoir le nom en le dégageant par une suspension : écrire « un film de Éric Untel » correspond presque à l'élocution « un film de... Éric Untel ». Mais ne faut-il pas craindre qu'autre chose ne soit en train de s'insinuer là, sous prétexte d'on ne sait quel respect des noms propres ? Va-t-on en venir à écrire « les Propos de Alain », « le théorème de Alembert » ? D'une manière incontestable en tout cas, on observe l'expansion d'une grossière erreur : des graphies telles que « va-t'il » se mettent à pulluler. Plus courante en ce cas-ci est d'ailleurs la variante « va t'il », qui laisse soupçonner une confusion avec « va t'en ». On savait que je est autre un autre et voilà que tu n'est plus celui que l'on croyait !
      L'apostrophe peut être négligée sans inconvénient dans les abréviations les plus familières : dans un mail ou sur un blog, un prof ne dérogerait pas pour avoir écrit « manif ». Dans certains cas elle est pourtant bien nécessaire : si on l'omet pour « un néocons', des néocons' », le lecteur risque d'oublier de prononcer le « s », surtout au pluriel. Or « des néocons » a des allures d'injure : on a l'air de dire « des néoc... ». Plus que nécessaire enfin, l'apostrophe est absolument indispensable, pour les raisons que l'on sait, en tête de « 'Pataphysique ». Et, les choses étant ce qu'elles sont, quels mots reste-il pour qualifier celle de « 'Pataphynance » ?


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31 janvier 2009

Kilogone et Irak


       Qui se plonge dans les Méditations métaphysiques sait que, au début de la sixième, Descartes évoque l'idée du pentagone, c'est-à-dire d'un polygone ayant cinq côtés et donc cinq sommets. Afin de bien montrer qu'imaginer est une chose et que concevoir en est une autre, il confronte cette idée à celle du chiliogone, c'est-à-dire d'un polygone à mille côtés.
      Plutôt que « chiliogone », il arrive que les éditeurs choisissent d'écrire « chilogone », sans doute pour se rapprocher de « kilogone », graphie qui nous paraît plus normale. Or l'origine est bien le mot grec « chilioi », mille. Le ch y est dur : il se prononce k, comme dans « charisme », « chiromancie » et « chiral » ; « chirurgien » et « chimie » n'étant que de regrettable déviances.
       L'écriture « chiliogone » est donc la plus conforme à l'étymologie et « chilogone » sent l'hésitation. Une modernisation en « kilogone » relèverait, quant à elle, du plus parfait laisser-aller, ou alors d'un esprit révolutionnaire achevé. Les inventeurs du système métrique, dans leur volonté de décimaliser toutes les mesures, choisirent manifestement une graphie compréhensible par tous. Ils utilisèrent '' k '' pour traduire le '' ch '' dur, le bon vieux chi. Au moins eussent-ils dû écrire « kilio ». Le préfixe « kilo » se trouve ainsi être infidèle au grec, et par le '' i '' manquant avant le '' o '', et par l'intrusion du '' k ''.
       En sens inverse, on voit maintenant le '' k '' de certains noms évincé par un '' q ''. On sait bien que la langue latine et ses dignes filles font toujours suivre un '' q '' par un '' u '' ; un mot comme « cinq » n'étant qu'une apparente exception puisqu'il vient de « quinque ». Or il s'observe que « Irak » est parfois écrit « Iraq », à l'anglaise ; et que « al-Kaïda » est assez systématiquement écrit « al-Qaïda », à la rien du tout, juste pour la touche d'orientalité. Ces substitutions antilatines ne vengent certes en rien le grec de la double infidélité faite à « kilo ».


 

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02 novembre 2008

Des accents sur les majuscules


      Certaines personnes pensent que l'on ne met pas d'accent sur les majuscules ; que l'on écrit, et que l'on doit écrire, LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. Or on ne voit pas en quoi les accents, ni les cédilles d'ailleurs, seraient moins nécessaires avec des majuscules qu'avec des minuscules.
      Une des origines de cet état de fait, érigé à tort en obligation, pourrait bien avoir été que l'on hésitait à graver les accents dans la pierre. Non que ce fût impossible, mais plutôt par imitation de la langue-mère : les mentions gravés en latin, langue qui ignore les accents, eurent longtemps valeur de modèles. L'exclusion des accents a ensuite été renforcée par l'usage des machines à écrire, heureusement remplacées maintenant par les texteurs de la micro-informatique. Grâce à eux tout est redevenu possible, et les bonnes maisons d'édition font désormais imprimer les À aussi bien que et les É. Les cartes d'identité françaises s'y sont mises pour les patronymes. Seuls quelques banquiers résistent, ignorant sans doute que le moindre accent peut être aussi vital pour l'âme qu'une lettre tout entière.


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