Vie des Mots

Petites réflexions sur notre langue, par Lutécole

13 avril 2009

Collapse


      En anglais le nom et le verbe « collapse » expriment l'idée d'effondrement. L'origine en est le latin « collapsus », qui a ce sens, marqué par l'idée d'affaissement. Et en tant qu'anglicisme, disent certains de nos dictionnaires, « collapse » désigne une mauvaise tournure que peut prendre le séchage du bois. La Faculté préfère « collapsus » pour nommer un type d'effondrement physiologique. Il n'est pas mauvais, en effet, que la langue médicale conserve des formes latines, qui sont autant de preuves d'un savoir rassurant.
      Ces emplois ont quelque chose d'étrangement timide car, même si le français dispose déjà du mot « effondrement », le langage le plus courant peut avoir besoin de doubler ce dernier par un mot qui exprime une variété ou une nuance, que l'on réserve le nouveau à ce qui se produit à l'intérieur, comme dans le cas du bois et de l'organisme, ou qu'il serve à distinguer les effondrements spontanés de ceux que l'homme provoque, ou pour toute autre raison. Le cas échéant, le latin « collapsus » fournirait « collapse », aussi naturellement que « templum » a donné « temple ».
      Messieurs les Anglais ayant procédé les premiers à cette adaptation, nous leurs reconnaîtrions de bonne grâce l'antériorité. L'emploi de « collapse » dans notre langue, malgré sa véritable origine, pourrait ainsi continuer de passer pour un anglicisme. Il est le bienvenu comme tel puisqu'il rejoint tous ceux qui enrichissent le français dans le respect de ses sonorités, comme l'ont fait « paquebot » et « addiction ». Comme ce dernier, « collapse » entrerait, plus précisément, dans la catégorie des faux anglicismes, laquelle voisine la catégorie latine des faux imparisyllabiques au catalogue des ruses de la grammaire.
      En dépit des protestations à attendre de la part des étymologues, le nom « collapse » s'accompagnerait bien sûr du verbe « collapser » : « telle banque a collapsé » a quelque chose de plus propre que « la banque s'est effondrée », qui évoque un peu trop poussières insanes et gravats vulgaires.

 

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08 mars 2009

Intelligence


      Intelligence n'est pas de ces mots qui laissent indifférent. Son apparition peut éveiller l'intérêt et la curiosité, parfois déclencher la fascination, ou au contraire susciter la méfiance, voire les sarcasmes. Mais trêve de littérature. Que noter à son propos ?
      On sait que, dans notre langue, il désigne quelque chose d'à peu près impossible à définir de façon satisfaisante. Remonter à la source latine n'apporte qu'un éclairage partiel : inter-ligere, établir des liens entre (les choses, les faits , les idées) ; or l'intelligence, au sens le plus habituel du terme, ne se limite pas à cela.
      D'autres nations sont allées, à ce que l'on dit, jusqu'à monter un Service de l'Intelligence. Comment de vrais gentlemen auraient-ils pu se relâcher au point de faire valoir leur intelligence avec autant d'outrecuidance ? En réalité, le choix de se mot est un habile piège à grenouilles, une perfidie de plus penseront même certains. Que dans ce cas le mot désigne le Renseignement, et non la puissance cérébrale de l'individu, est moins surprenant lorsqu'on songe qu'il se dit parfois « avoir l'intelligence des choses ». Et le Renseignement, après tout, à cela pour finalité. En prenant les mots par ce biais, on supporte un petit peu mieux de savoir qu'il se développe en nos contrées une intelligence économique ; d'autant que par les temps qui courent, ça pourrait servir.


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11 octobre 2008

Déception


      À côté de l'usage ordinaire de « déception », il en est un qui confine au jargon des stratèges et du Renseignement : le mot y est à peu près synonyme de « tromperie ». Dans cet emploi, c'est un anglicisme, mais un faux, et qui, en dépit de cette qualité, et malgré qu'il ait pour lui une certaine logique, est à rejeter.
       Le verbe latin « decipere », auquel nous devons « décevoir » et « déception », signifiait tromper. Son sens s'est affaibli en français, mais l'anglais l'a maintenu dans « to deceive » et « deception ». Stratèges et espions anglophones ne pouvaient pas ne pas les employer d'abondance. Lors de la Seconde Guerre mondiale, certains Français ramenèrent ce sens perdu de « déception». On le trouve, par exemple, sous la plume de Pierre Nord, dans L'Intoxication, livre qui narre les tromperies de très haut vol de la première moitié du XXe siècle.
      Des spécialistes de la chose militaire et de ses à-côtés tiennent à employer « déception » dans le sens anglais, en essayant de faire valoir qu'il ne désignerait pas tout à fait la même chose que ce bon vieux « tromperie ». Et d'exhiber de pesantes définitions. À d'autres ! Le vernis scientifique ne parvient pas à masquer, en l'occurrence, certaine inféodation mentale.
      Si au moins il était vrai que « tromperie » ne suffît pas pour une expression exacte, ce qui ne peut pas être entièrement exclu, alors faudrait-il y aller franchement. « Décevoir » devrait recevoir un sens supplémentaire, voisin de celui de « tromper ». On voit bien qu'un tel retour aux origines latines, malgré toute la logique qu'y trouveraient les passionnés d'étymologie, ne serait pas praticable.


 

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22 juin 2008

Classifier


    Depuis un certain temps déjà « classifier » signifie, conformément à l'étymologie, constituer des classes. Le verbe est aussi employé actuellement pour dire d'un document qu'on le classe parmi les documents secrets. Dans ce second sens c'est un décalque de to classify, verbe qui sert à dire classer tout autant que classifier.
     Il est vrai que « classer », employé sans une précision du genre de « secret Défense », est un verbe trop vague ; d'où la tentation de se contenter de détourner « classifier ». Cette solution de facilité est aussi insatisfaisante que pompeuse. Il faut chercher mieux.

 

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05 novembre 2007

Contrôler


      "Contrôler" veut dire, fondamentalement, vérifier en procédant à une comparaison (par l'usage d'un contre-rôle, initialement). Lors du contrôle d'une carte grise, ses mentions sont comparées au véhicule ; et l'on réalise le contrôle d'un produit en comparant ses qualités effectives à une norme.
      L'anglais a élargi le sens, pour ce verbe et pour le nom associé, à l'idée de maîtrise, comme dans "self-control", et cet usage nous est revenu par le biais de traductions bâclées. Au contrôle de soi se sont ajoutés le contrôle des changes et le contrôle des naissances ; et une armée d'occupation est réputée contrôler un territoire.
      Faut-il s'en accomoder ? L'emploi de "contrôle" à l'anglaise correspond rarement à un besoin véritable. On peut faire preuve de maîtrise de soi, on peut réguler les naissances, on peut dominer ou tenir un territoire.
      L'emploi relâché ne débouche donc que sur un appauvrissement de la langue. Afin de préserver nos richesses, contrôlons les auteurs et les journalistes !


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