On connaissait depuis longtemps les
métaphores ; Sigmund Freud est l'auteur d'une Métapsychologie ; les logiciens évoquent des métalangages ; certains internautes utilisent des métamoteurs de recherche et les balises méta président aux pages de la Toile. En tant que préfixe d'emploi savant et quelque peu mystérieux, méta a tout pour impressionner le commun de mortels. Mais, en le manipulant, les savants savent-ils eux-mêmes ce qu'ils font ?
     Les dictionnaires de grec indiquent deux significations principales :
méta correspond à quelque chose comme avec, accompagnant ; il veut dire aussi qui vient après. Ce deuxième sens se retrouve dans bien des compositions : le métacarpe se situe après le carpe, c'est-à-dire le poignet, dans une description du bras allant de l'épaule vers les doigts. On voit mal quelle unité préside à cette pluralité de sens, phénomène qui affecte d'ailleurs bien des prépositions et des conjonctions. Peut-être résulte-t-elle de l'étroitesse des langues à laquelle la pensée se trouve confronté depuis toujours : il n'y a jamais assez de mots pour tout exprimer.
     Comme si ce n'était pas déjà un peu trop de deux sens, un troisième est venu s'adjoindre, d'une façon que l'on peut qualifier d'accidentelle : non content de signifier
après et avec, méta s'est mis à prendre en outre un sens proche de avant. Cela s'est produit à propos du livre dans lequel Aristote expose sa philosophie première, celle qui traite de choses fondementales : l'être, le savoir, etc. Cet ensemble de texte n'avait pas de titre ; comme on le classait traditionnellement après celui qui traite de physique, on se contenta de l'appeler l' « après-Physique » : meta phusica en grec, metaphysica en latin, métaphysique en français. Ainsi méta était-il correctement employé. Mais parce qu'il est traité, dans cet ouvrage, de la partie de la philosophie qui, dans l'ordre des idées, tend à précéder et dominer toute autre, le préfixe méta s'est chargé en ces circonstances du sens d'au-delà de, avec des nuances de préalable, d'antériorité logique, d'importance primordiale. Cette idée de domination peut aussi se traduire par au-dessus ; pour exprimer les idées abstraites, on n'est pas à une métaphore près... Les Méditations métaphysiques de René Descartes, pour leur part, se veulent de la philosophie première, racines desquelles aurait dû sortir tout l'arbre du savoir (donc situées en dessous !). Dans une optique logicienne, les fondements dominent, au sens premier de ce verbe : ils sont maîtres.
     C'est le prestige passé de
métaphysique qui est à la source de la création des mots métapsychologie, métalangage, métamoteur, dans lesquels méta a systématiquement ce sens d'antériorité, de supériorité si l'on préfère, dans l'ordre des choses. Ainsi doté, grâce à une entourloupe dont il n'y a pas à être fier, d'une sémantique aussi riche que souple, ce préfixe est promis à un fort bel avenir.